Fillette enlevée pour partir en Syrie: Le père de la petite Assia condamné à 10 ans de prison

JUSTICE Hamza Mandhouj était jugé depuis lundi par la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris...

A. D.

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Mériam Rhaiem, revenue de Turquie avec sa fille Assia le 3 septembre 2014, accueillies à l'aéroport par Bernard Cazeneuve, alors ministre de l'intérieur
Mériam Rhaiem, revenue de Turquie avec sa fille Assia le 3 septembre 2014, accueillies à l'aéroport par Bernard Cazeneuve, alors ministre de l'intérieur — afp.com/Kenzo Tribouillard

Vêtu d’un jogging blanc immaculé, sourire en coin et rasé de près, Hamza Mandhouj comparassait depuis lundi devant le tribunal correctionnel de Paris​ pour avoir rejoint la Syrie en emmenant avec lui sa fille de 18 mois enlevée à sa mère.. Le franco-tunisien de 29 ans a été condamné mardi soir à dix ans de prison pour association de malfaiteurs à visée terroriste et soustraction d'enfant par ascendant, et assorti sa peine d'une période de sûreté de moitié.

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Le jeune homme était parti en Syrie fin 2013 après avoir enlevé à sa mère sa fille âgée alors de seulement 18 mois. En 2014, la mère, Mériam Rhaiem, avait mobilisé médias et autorités afin de récupérer sa fille.

Originaires tous deux de la région lyonnaise, Hamza Mandhouj et Mériam Rhaiem s’étaient rencontrés sur un site de rencontre en 2008 à l’âge de 19 ans. Après leurs mariages civil et religieux célébrés en 2011, une fille, Assia, était née de leur union le 15 avril 2012. Elle sera l’objet d’une intense lutte conjugale à travers les frontières.

« Il a commencé à basculer »

A la barre, l’épouse raconte la radicalisation de son époux après un premier pèlerinage à La Mecque : « Au départ c’était à peine apparent puis il était en concours avec les autres, pour montrer aux autres qu’il était un bon musulman par ses habits, ses fréquentations. Il a commencé à basculer ».

Le président du tribunal évoque  un groupuscule islamiste, Forsane Alizza, et son leader lyonnais dont il devient de plus en plus proche. Le prévenu explique : « on se voyait souvent. On discutait de tout et de rien. Il avait des discours radicaux mais rien de méchant ». Sur questions du président, il indique qu’il avait demandé à sa femme de mettre le voile mais sans lui imposer.

L’évolution radicale de son époux aurait entraîné la première séparation en juillet 2012. « Une querelle avec violence est intervenue. Il a compris que le passeport de sa fille était chez ma mère et il exigeait qu’on lui donne. Il était furieux et a cassé tous les téléphones, les ordinateurs. Avant juillet, il ne l’avait jamais demandé », raconte Mériam Rhaiem.

Un départ programmé ?

Si la mère de la fillette se méfiait c’est que peu de temps avant, le frère de Hamza Mandhouj, Mohamed Ali Mandhouj, était parti pour la Syrie avec femmes et enfants faire le djihad.

Elle décide de retourner chez ses parents. Pendant 15 mois, le père fait les allers-retours pour voir sa fille chez ses beaux-parents. Mais le 23 septembre 2013, sentant que le divorce est proche, il fait une déclaration mensongère en mairie de Villeurbanne pour faire établir un nouveau passeport à sa fille.

Celui qui déclare être parti sur un « coup de tête » devant le juge d’instruction de Bourg-en-Bresse (Ain) explique à l’audience que son projet d’emmener sa fille remonte à quelques mois avant le départ. Sur incitation de son frère revenu en octobre en France pour l’accompagner à passer la frontière, ils partent le 14 octobre pour la Turquie après une journée où il avait récupéré sa fille.

Ayant retiré plus de 10.000 euros en espèces, il rembourse une dette de 5.000 euros à sa belle-mère : « peut-être parce que dans l’Islam on ne doit pas mourir avec des dettes ? » l’interpelle le procureur. Il répond : « Je ne voulais pas qu’ils pensent que je suis un voleur ». Le président : « Mais vous venez enlever leur petite-fille.. ». Il explique à la mère vouloir la garder pour quelques jours pour partir en vacances puis le fil s’étire : « j’étais impuissante. Il donnait des fausses pistes ». Le 19 octobre 2013, elle porte plainte auprès de la gendarmerie de Bourg-en-Bresse.

Un périple dangereux

C’est le début du cauchemar pour la jeune mère. Dans un message vocal en date du 20 octobre 2013, son mari se justifie : « je ne veux pas que ma fille vive en France avec des gens dégueulasses. Démocratie et religion ne vont pas ensemble. Je n’ai peur ni de la police, ni de l’armée ni de personne ». Le prévenu à l’audience dit ne pas s’en souvenir.

Parti avec son frère et un ami décédé plus tard dans un attentat-suicide, il dira que n’ont jamais été évoqués les projets terroristes des uns ou des autres pendant le trajet. Passés par l’Italie, la Grèce puis la Turquie, ils traversent la frontière syrienne le 20 décembre 2013. « Pourquoi y allez-vous ? » lui intime le président. « Pour être sur zone, on n’y va pas que pour combattre. Je voulais être présent à côté du peuple, les soutenir. Je n’étais pas en zone de guerre ». Il nie y être allé pour être affilié à un groupe. Pourtant il se retrouve parmi le Front Al Nosra, groupe djihadiste de lutte contre le régime de Bachar-el-Assad.

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« Je n’ai jamais eu d’intentions terroristes »

Lorsqu’on lui demande ce qu’il faisait de ses journées, il répond : « on se promène. Je fournissais en nourriture le groupe. Je tenais la caisse à un moment donné ».

Le président entame la lecture d’un grand nombre d’écoutes téléphoniques où il se vante d’être l’émir de familles, le trésorier du groupe, où il évoque des décès, une formation qu’il suit, des entraînements… Il nie toujours avoir combattu. Pourtant, dans une autre écoute, son épouse qui essaye de maintenir le contact lui demande : « tu vas combattre ? ». Il répond : « tu crois que je vais regarder les autres mourir ? ».

Marié à deux reprises en mars et avril 2014, il aurait appris à utiliser une kalachnikov afin de « défendre » ses épouses selon lui. Une autre écoute téléphonique évoque un combat sur le terrain à balles réelles et une autre, une blessure à l’œil à cause d’un morceau de fer. Il se justifie : « je parlais d’un manga, Dragon Ball Z.. C’est vous qui l’interprétez comme cela ». On lui parle de parcours de combattant, à la barre il parle de « petit chemin ».

On lui reproche également d’avoir encouragé des femmes, dont des mineures, à venir en Syrie notamment en leur donnant des conseils pratiques. Il déclare qu’il ne les a pas « encouragées » mais juste « pas découragées ».

Le combat d’une mère

Conférences de presse, appel au président, la mère de l’enfant est même allée jusqu’à faire appel à un détective privé qui a perdu la trace de la fillette à son entrée en Syrie. A l’audience, la mère témoigne : « c’était quelqu’un de déterminé. Il savait ce qu’il faisait. En Syrie, c’était du harcèlement. Je recevais jusqu’à 300 appels par mois, pour me faire tomber psychologiquement mais je voulais garder contact. ».

Pour le président, dans ce chantage permanent, « le summum, c’est qu’en mai vous faites croire à sa mère que sa fille a été blessée par un attentat kamikaze et qu’elle était hospitalisée dans un état critique ». L’histoire se termine dans un hotel à Hatay, près de la frontière syrienne : Mériam arrive à y faire venir son ex-époux avec leur fille. Lui commence à sentir que cela devient « chaud » sur le terrain. Dans une autre écoute téléphonique, il dit à un ami : « ils ne vont épargner personne, ni femme ni enfant ».

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Il est interpellé par les autorités turques, puis expulsé vers la France où il est mis en examen et détenu depuis à la maison d’arrêt de Bois d’Arcy (Yvelines). Il évoque avec son frère au téléphone : « Je vais prendre un avocat. Je vais me faire passer pour un membre de l’Armée Syrienne Libre grâce à une carte qu’on m’a donnée ». Il dit : « c’était une stratégie. Je voulais juste remettre ma fille et retourner en Syrie chercher mes affaires ». Un des magistrats lui demande : « par vos affaires vous voulez parler de vos deux femmes laissées en Syrie Monsieur ? ». Il rétorque : « je vous l’ai dit, je n’étais pas amoureux ».

« Une mère-courage »

Mardi après-midi, la personnalité du prévenu a été évoquée : deux mentions au casier judiciaire, mère schizophrène et fratrie de six garçons sans histoires. Un expert en lutte contre la récidive et la radicalisation le décrit comme fragile psychiquement.

La mère a pointé le traumatisme de sa fille à son retour de Syrie avec notamment la peur des avions. Puis Gabriel Versini-Bullara, avocat de la mère de l’enfant qui s’est constituée partie civile, a demandé en réparation de son préjudice la somme de 100.000 euros évoquant l’histoire atypique d’une mère-courage soutenue dans son combat par Christiane Taubira et Manuel Valls.

Après un réquisitoire de 45 minutes, le Procureur de la République a demandé que Hamza Mandhouj soit condamné à la peine de dix ans d’emprisonnement avec maintien en détention assortie d’une période de sûreté des deux tiers de la peine ainsi que son inscription au fichier judiciaire national automatisé des auteurs d’infractions terroristes (FIJAIT), dénonçant son comportement à l’audience tendant à se faire passer pour une « marionnette » et minimisant son implication.

Le tribunal correctionnel de Paris, qui a condamné le prévenu à dix ans de prison pour association de malfaiteurs à visée terroriste et soustraction d'enfant par ascendant, a finalement assorti sa peine d'une période de sûreté de moitié.

Me Sarah Mauger-Poliak, avocate du prévenu, a mis en lumière le conflit familial préexistant et décrit un père attaché à son enfant dont la perspective du divorce et ses liens avec son frère l’ont entraîné en Syrie. Hamza Mandhouj, détenu provisoirement depuis environ quatre ans, est d’ores et déjà déchu de ses droits parentaux. Par la voix de son avocat, la mère a exprimé qu’elle ne souhaitait pas qu’il revoie sa fille un jour.