VIDEO. «Sexe sans consentement»: Elles ont cédé, mais elles n'avaient pas dit oui

DOCUMENTAIRE Dans le documentaire « Sexe sans consentement », diffusé ce mardi soir sur France 2, Blandine Grosjean et Delphine Dhilly explorent la « zone grise » et donnent la parole à des femmes qui ont eu un rapport sexuel auquel elles n’avaient pas consenti…

Anissa Boumediene

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Dans le documentaire "Sexe sans consentement", Blandine Grosjean et Delphine Dhilly explorent la notion de "zone grise".
Dans le documentaire "Sexe sans consentement", Blandine Grosjean et Delphine Dhilly explorent la notion de "zone grise". — "Sexe sans consentement" / France 2
  • Le documentaire « Sexe sans consentement », écrit par Blandine Grosjean et réalisé par Delphine Dhilly, est diffusé ce mardi soir à 22 h 55 sur France 2.
  • Le film explore à travers de nombreux témoignages la « zone grise », cette zone où les contours du consentement à un rapport sexuel semblent flous.

« Je lui ai dit non. Je n’ai pas compris qu’il ne comprenne pas. Et j’ai cédé ». Comme Floriane, elles ont couché, ont cédé, mais on ne dira pas qu’elles ont fait l’amour. D’amour et de désir – du moins le leur —, il n’a pas été question. Ecrit par Blandine Grosjean et réalisé par Delphine Dhilly, le documentaire « Sexe sans consentement »*, à découvrir ce mardi soir sur France 2 ou dès à présent en ligne, explore la « zone grise », cette zone où les contours du consentement semblent flous.

L’auteure et la réalisatrice donnent ici la parole à des femmes qui ont un jour subi un rapport sexuel sans violences physiques, mais dont elles n’avaient pas envie. Avec courage, pudeur, et des mots d’une rare justesse, elles reviennent face caméra, à visage découvert, sur ce qu’elles ont vécu et la façon dont elles ont pu se construire après ça. Un film à visionner d’urgence.

La « zone grise » en question

Tour à tour, Natacha, Juliette, Floriane, Célia, Mary et Louise racontent comment un homme avec qui elles n’avaient pourtant pas envie de coucher s’est emparé de leur corps, malgré leur absence de consentement. Toutes se souviennent de cet instant où, « figées », « paralysées », « comme mortes », elles n’ont pas fait un geste. « Pourquoi n’ont-elles pas fui ? », leur ont rétorqué parfois des amies. « Par peur que ce soit pire », témoigne Floriane, qui, après avoir dit clairement « non » et alors qu’elle se sent prise au piège, se dit : « il vaut mieux faire ça vite ».

Le film est « parti d’un questionnement intime, puis journalistique, avec l’idée de faire sortir de ces expériences personnelles un sujet de société », se souvient Blandine Grosjean. On est en juin 2015, « bien avant le mouvement #MeToo, et alors même que cette notion de "zone grise" n’avait pas clairement été conceptualisée ».

Le but : « raconter ces histoires de sexe forcé, où il n’y a pas de rencontre des désirs, mais des femmes considérées comme un objet de domination, ajoute Delphine Dhilly. Des femmes qui se sont senties redevables, obligées d’avoir un rapport sexuel. Nous avons voulu montrer comment celles qui ont traversé ça se sentent, se définissent et vivent après. Mais aussi comprendre pourquoi on intégrait que ce n’était pas si grave », alors que dans le même temps, les femmes qui ont vécu un rapport non consenti « peuvent se sentir tellement mal ».

Le film ne se veut « pas moralisateur, insiste la réalisatrice. On ne cherche pas à dire de ces faits qu’ils sont ou non constitutifs d’un viol, mais qu’il n’y a pas eu consentement et que dans cette zone grise, dont les contours ne sont pas si flous que ça, pour certaines femmes, cet épisode est un viol, même si le cadre actuel de la loi ne le reconnaît pas. Là, on touche à quelque chose qui dérange. Personne ne parle de consentement, et encore moins d’affirmation du désir des femmes ».

Pour certains, « dire non veut dire oui »

Pour savoir ce qu’il se passe aussi dans la tête des hommes, le film leur donne également la parole, et les interroge sur les notions de séduction et de consentement. « Pas pour les accuser, mais pour comprendre comment ils perçoivent cette zone grise, souligne Delphine Dhilly. Et dans l’esprit de nombre d’entre eux, pour qu’une femme ne soit pas perçue comme facile, elle doit d’abord résister à leurs avances, puis céder ». Une vue de l’esprit qui « renvoie aussi à l’idée qu’une fille ne doit pas exprimer immédiatement son désir, regrette Blandine Grosjean. Or, ces schémas sont encore très prégnants ».

Ainsi, pour certains, « dire non veut dire oui », cela peut même « être quelque chose de motivant », témoignent de jeunes hommes dans le film. Ainsi, 22 % des hommes et 17 % des femmes pensent que lorsqu’une femme dit non, en réalité elle veut dire oui, apprend-on. Dans ce postulat, une femme qui cède est une femme qui consent. « Des garçons ont outrepassé ce "non" clairement exprimé, peut-être sans s’en rendre compte parfois, pensant que ce "non" voulait dire "oui" », interprète Delphine Dhilly.

Même une partie des femmes qui ont eu un jour une relation sexuelle non consentie ne conçoivent pas au départ que ce qu’elles ont vécu est un viol. Pour certaines, c’est un cheminement très long. « Natacha, qui a subi un rapport sexuel non consenti de la part d’un homme qui au départ lui plaisait, a mis très longtemps pour intégrer que l’attirance qu’elle avait pu avoir ne retirait rien au fait que cet homme l’avait violée », raconte Blandine Grosjean. De son côté, Célia voyait le viol « comme dans les films, avec une femme agressée par un inconnu qui la viole dans la rue et la laisse pour morte ». Soit un schéma à mille lieues de ce qu’elle avait pu vivre avec celui qui l’avait draguée au cours d’une soirée arrosée. Mais « il faut savoir qu’il y a des agressions et des abus d’une forme bien plus banale que les représentations que l’on se fait du viol, dans des situations a priori sans danger, et avec quelqu’un que l’on connaît, rapporte Delphine Dhilly. Ce sont des violences sourdes, cachées et taboues ».

« Il n’y a pas d’éducation au consentement »

Pour les jeunes femmes et hommes qui découvrent leur sexualité, pas simple de se construire, d’affirmer son désir et de comprendre le désir – ou l’absence de désir — de l’autre. « Je suis d’une génération qui a reçu des cours d’éducation sexuelle à l’école, appris comment se protéger des MST, des grossesses non désirées. Mais tous les autres dangers de la sexualité, personne ne t’y prépare : il n’y a pas d’éducation au consentement », déplore dans le film Juliette, une des jeunes femmes qui raconte son expérience.

Une absence d'éducation qui se fait cruellement sentir, à l’heure où les adolescents construisent leur vision de la sexualité à grand renfort de films porno. Devenus jeunes adultes, confortés dans cette idée tenace de « séduction à la française » où il incombe à l’homme de faire le premier pas, certains se contentent de « lire les signes », d’interpréter ce qui « se passe par le regard », ou de prendre « un remettage de cheveux » derrière l’oreille pour un feu vert. Inutile alors de « casser l’ambiance » en demandant clairement à celles qu’ils draguent si elles consentent explicitement à coucher avec eux. « Cela doit interroger sur l’éducation qu’ils ont reçue, les codes avec lesquels ils ont évolué pour en arriver à ne pas comprendre qu’une femme n’est pas consentante », estiment Blandine Grosjean et Delphine Dhilly. Pourtant, ce n’est pas compliqué, « si la fille est tétanisée et ne bouge pas, ce n’est clairement pas un signe, insistent-elles. Ce qu’il faut, c’est simplement enclencher la communication. Demander à une fille si elle a envie, dialoguer librement sur le sexe et le désir, c’est au contraire très sexy. C’est comme à l’époque des premières campagnes sur le port du préservatif, nombreux sont ceux qui craignaient que ça tue le désir, se souvient Blandine Grosjean. Mais pour la capote comme pour le consentement, il suffit de trouver la façon la plus juste d’en parler pour que ce soit érotique et sexy ».

Mais « plus que la notion de consentement, qui induit encore que l’homme est acteur est que la femme est passive, il faudrait que se développe la notion d’accord affirmatif, mutuel, où hommes et femmes seraient à égalité, souhaite Blandine Grosjean. Pour revendiquer une sexualité plus libre, qui soit joyeuse, jamais subie. Et dans laquelle le "non" est clairement entendu: "non", ça veut dire "non" ». Pour y parvenir : il faut redessiner de nouveaux codes. « On dit aux jeunes filles d’attendre, de réserver leur première fois pour un homme dont elles seront amoureuses, mais être amoureuse ne protège pas des violences sexuelles, clament l’auteure et la réalisatrice. Ce qu’on devrait leur enseigner, c’est de faire l’amour quand elles le désirent. En tant que femmes, on ne doit rien à personne, même si on a bu un verre avec un garçon, même si on l’a embrassé. Cela ne veut pas dire qu’on a envie ou qu’on doit coucher avec lui ».

Inviter au débat et donner des clés

Une affirmation qui prendra encore du temps avant de s’imposer dans tous les esprits. En tant que femmes, « il faudrait déjà être plus libres de dire "oui", ce serait plus facile de dire "non" », prescrit Célia à l’écran. « C’est cette notion-là d’égalité des désirs vers laquelle il faut tendre, abonde Delphine Dhilly. C’est un apprentissage qui doit démarrer dès le plus jeune âge, d’apprendre à écouter le refus, tout comme le désir ».

Un apprentissage qu’ont fait, par leur expérience passée, celles qui témoignent dans le documentaire, mais aussi beaucoup d’autres. « Elles ont déconstruit ce qui leur est arrivé et aujourd’hui, elles ont des clés qu’elles n’avaient pas à l’époque, analyse Blandine Grosjean. Mais il aurait fallu qu’elles aient ces clés sans devoir en passer par là ».

Pas évident à mettre en pratique, face à « des questions difficiles à aborder », reconnaît Blandine Grosjean, qui a pu débattre avec ses filles après avoir regardé le film avec elles. « Ça leur a permis de mieux me comprendre moi, pourquoi les femmes de la génération de leur mère, moins affirmées dans leur désir de femmes, pouvaient paraître plus dures face à ces questions, et de comprendre que leur colère individuelle était en réalité collective ».

Avec justesse, le documentaire parvient à poser les jalons d’un questionnement profond. « Nous l’avons fait pour inviter au débat », livrent Delphine Dhilly et Blandine Grosjean, qui signent un outil pédagogique précieux. A voir et à revoir, à l’école, mais aussi en famille.

* « Sexe sans consentement », mardi 6 mars dans l’émission Infrarouge, à 22h55 sur France 2.