« Une société qui se durcit vis-à-vis des étrangers finit par le faire aussi contre ses propres citoyens », selon Rony Brauman

INTERVIEW «20 Minutes» a interrogé l’ancien président de Médecins sans frontières, Rony Brauman, un des participants à la convention nationale sur l’accueil et les migrations qui se tient à Grande-Synthe, ce jeudi et vendredi…

Propos recueillis par Gilles Durand

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Rony Brauman.
Rony Brauman. — Baltel / SIPA
  • La ville de Grande-Synthe, dans le Nord, accueille pendant deux jours la convention nationale sur l’accueil et les migrations.
  • L’ancien président de Médecins sans frontières, Rony Brauman, participe aux débats.
  • Il dénonce la politique actuelle qui vise à réduire les droits des demandeurs d’asile.

Deux jours de débats autour de la question migratoire. Ce jeudi et vendredi se tient à Grande-Synthe, dans le Nord, une convention nationale sur l'accueil et les migrations. La ville avait été pionnière en installant, avec l’aide de Médecins sans frontières (MSF), un camp d'hébergement sur son territoire. Parmi les invités à cette convention, Rony Brauman, ancien président de MSF a accepté d’évoquer les enjeux de cette convention pour 20 Minutes.

Pourquoi cette convention nationale ?

Il s’agit de réfléchir à une nouvelle politique d’accueil fondée sur la solidarité, la protection et le respect des droits humains. On le répète : la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre sa part, en travaillant avec l’Europe, l’ONU et les ONG. Certains pays d’Europe centrale sont hostiles à cette approche, mais pas toute l’Europe. Une fois cette crise passée, on s’apercevra que l’accueil est une bonne chose pour tout le monde. Se refermer sur soi, c’est être condamné à périr.

>> A lire aussi : VIDEO. Comment est-on passé d’un camp exemplaire à un champ de ruines à Grande-Synthe ?

Êtes-vous venu à Grande-Synthe lorsque le camp de la Linière avait été mis en place* ?

J’y suis allé brièvement. J’avais dit publiquement dès le début de ce qu’on appelle la crise des migrants qu’il était nécessaire d’envisager l’ouverture de ce genre de camps de petite taille au vu de la situation française. Bien sûr, ces camps ne sont pas une forme satisfaisante, mais constituent des solutions transitoires. Il est question de survie. Ce qu’a fait le maire Damien Careme est remarquable.

Quel regard portez-vous sur cette crise ?

La manière dont une société traite ainsi les personnes vulnérables dit quelque chose de plus général. Cela signifie que d’autres groupes vulnérables seront maltraités. Une société qui se durcit vis-à-vis des étrangers finit par se durcir aussi vis-à-vis de ses propres citoyens.

Quelles sont les solutions ?

La distinction entre demandeurs d’asile et migrants est pertinente, mais reste floue. Il faudrait poser un autre regard sur cette situation en parlant de participation active internationale des migrations. Il existe un important mouvement pendulaire d’aller-retour.

C’est-à-dire ?

J’ai souvent rencontré des habitants d’Afrique de l’Ouest qui avaient fait ce chemin entre leur pays et la France. Ils ont travaillé cinq à dix ans en France avant de retourner chez eux pour ouvrir une petite entreprise. Ils gardent souvent un souvenir positif de leur séjour français. Ces gens représentent une partie significative des migrants. Il faut adopter une attitude volontariste pour organiser cette migration aller-retour. Cela répond à un besoin d’emplois et démographique en Europe.

Est-ce compatible avec le taux de chômage en France ?

Le taux de chômage coexiste avec un taux d’inoccupations d’emplois. Ce sont deux vérités qu’il faut garder à l’esprit. L’accueil massif cause de sérieux problèmes, c’est vrai au Mali ou au Mexique, mais c’est loin d’être le cas dans nos pays.

Développer la coopération ne pourrait-il pas éviter ces mouvements migratoires ?

L’homme a toujours migré, victime de son insatisfaction permanente. Aujourd’hui, 90 % des migrations sont locales ou régionales. La coopération est une bonne chose, mais pas la clé essentielle. La mobilité des gens qui migrent et reviennent chez eux est un facteur de développement économique bien plus efficace que n’importe quelle politique technocratique.

Un mot sur la loi asile-immigration du gouvernement…

Cette loi ne va pas dans le bon sens. La réduction des délais pour les demandeurs d’asile rend quasiment impossible l’obtention de ce droit. Les demandes hors délai vont s’accumuler et ça deviendra de plus en plus difficile pour les réfugiés qui fuient la guerre de faire valoir leurs droits. Cette mesure est révoltante. Même le gouvernement de Nicolas Sarkozy n’avait pas osé aller si loin.

* Installé en mars 2016, le camp dit de la Linière avait brûlé en avril 2017.