Qu'est ce qui pousse certains couples à ne pas vivre ensemble?

AMOUR Près de 3,8 millions de Français vivent une relation sentimentale, sans avoir opté pour la résidence commune...

Delphine Bancaud

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Illustration de couple.
Illustration de couple. — Pixabay/Makunin
  • Si ce mode de relation est encore rare en France, il pourrait se développer.
  • Beaucoup de jeunes ont opté pour ce choix de vie, au moins temporairement.
  • Les personnes ayant vécu une rupture douloureuse sont aussi plus tentées de choisir le « chacun chez soi ».

« Pour être à deux, vivons séparés ». Tel pourrait être l’adage des couples qui ont choisi d’habiter chacun chez soi. Une tendance qu’ont étudiée les chercheurs de l’Ined dans un ouvrage intitulé La famille à distance*, paru ce mercredi. Et même si elle reste encore marginale, elle concerne quand même 3,8 millions de Français, rappelle l’Ined.

« Ce mode de conjugalité ne s’est pas beaucoup développé ces dernières années », observe Arnaud Régnier-Loillier, chercheur à l’Ined. « Mais il va sans doute croître dans les prochaines années, car le fait d’être ensemble sans pour autant partager le même domicile n’est plus stigmatisé socialement. Et les couples qui vivent bien ainsi risquent fort d’en inspirer d’autres », estime Chiara Piazzesi, professeure en sociologie à l’Université du Québec à Montréal.

Des jeunes qui ne partagent pas leur trousseau de clés

Un mode de vie particulièrement plébiscité par les jeunes, surtout au démarrage de leur relation amoureuse. « C’est généralement une étape transitoire dans le processus de formation du couple. Les jeunes se découvrent, ont envie de garder une forme d’indépendance, de finir leurs études ou de démarrer leur vie professionnelle, avant de s’engager plus en amont. Car la non-cohabitation ne résiste pour ainsi dire jamais à l’officialisation de l’union (mariage ou Pacs) ou à l’arrivée d’un enfant », constate Arnaud Régnier-Loillier. « Les jeunes femmes retardent le moment de la cohabitation, car elles veulent réaliser des ambitions personnelles. Le fait qu’elles soient conscientes de l’inégale répartition des tâches domestiques dans la plupart des couples doit aussi jouer son rôle », ajoute Chiara Piazzesi.

Les couples de mêmes sexes auraient aussi plus tendance que les autres à opter pour le « living apart together » (vivre ensemble séparément), comme le disent nos voisins anglo-saxons. « Cela s’explique par la volonté de certaines personnes de garder leur orientation sexuelle dans la sphère privée et pour d’autres de conserver une forme d’indépendance », souligne Arnaud Régnier-Loillier. Et force est de constater aussi que la conjugalité à distance est plus répandue dans les grandes communes (en particulier à Paris) et chez les CSP +. «Et ce, notamment parce que les personnes les moins aisées réalisent des économies d’échelle en vivant à deux. Celles qui voudraient vivre séparées ne pourraient pas forcément se le permettre », note le chercheur. Autre explication selon Chiara Piazzesi : « Les cadres ont une conception moins classique du couple et n’ont pas de réticence à vivre comme bon leur semble », affirme-t-elle.

La peur de revivre un échec sentimental

Cette tendance au « chacun chez soi » est aussi observée chez des couples d’un âge plus avancé, qui ont souvent connu une séparation avant. « Elle est notamment plus probable lorsque l’un des partenaires a des enfants d’une précédente union. La personne craint de mettre en danger le nouvel équilibre de ses enfants si elle se réinstalle avec un nouveau conjoint. Par ailleurs, son nouveau conjoint n’a pas forcément envie de voir quotidiennement des enfants qui ne sont pas les siens », explique le chercheur. « Ce choix de domiciles séparés peut aussi être motivé par la peur d’être déçu sentimentalement à nouveau qui invite à une certaine prudence. Après avoir déménagé à la suite d’une séparation, d’avoir reconstruit sa vie sociale, on peut aussi éprouver une certaine résistance face à l’idée de tout remettre en questions à nouveau », complète Chiara Piazzesi. Une situation qui peut durer ou non, selon le désir de recomposer une famille ou pas.

Reste à savoir si le fait de ne pas partager le quotidien est un gage de durabilité du couple. Le fait d’avoir plus d’autonomie, de partager plus de plaisir que de contraintes, de séparer sa vie amoureuse de sa vie parentale, peut certes paraître séduisant. « Généralement, l’entourage de ces couples les envie d’être épargnés des petits agacements du quotidien », constate Arnaud Régnier-Loillier. « C’est un schéma qui fonctionne bien, à condition qu’il réponde réellement à un choix pour les deux membres du couple », insiste Chiara Piazzesi. Et que chacun joue le jeu : « ce mode de vie impose d’avoir confiance en l’autre et de ne pas s’imaginer qu’il va en profiter pour avoir des aventures. Il faut aussi respecter le besoin d’indépendance de l’autre », souligne Arnaud Régnier-Loillier. Des conditions qui ne sont pas à la portée de tout le monde…

 

>> Si vous aussi, vous avez choisi de ne pas vivre avec la personne avec laquelle vous êtes, vous pouvez témoigner dans les commentaires ou envoyer un mail à contribution@20minutes.fr. Les contributions les plus pertinentes serviront à la rédaction d’un futur article.

*La famille à distance, Ined, sous la direction de Christophe Imbert, Eva Lelièvre et David Lessault