Un couloir de prison. (Illustration)
Un couloir de prison. (Illustration) — G. VARELA / 20 MINUTES

INTERVIEW

Plan de lutte contre la radicalisation: «C'est trop répressif pour être efficace», estime le sociologue Farhad Khosrokavar

Alors que le gouvernement a présenté ce vendredi son plan national de lutte contre la radicalisation, le sociologue Farhad Khosrokhavar redoute un programme qui miserait sur le répressif au détriment de « l’intégratif »…

  • Le gouvernement a présenté vendredi son plan de prévention de la radicalisation.
  • Il prévoit notamment, dans les prisons, de regrouper les détenus radicalisés dans des « quartiers étanches ».
  • Le sociologue Farhad Khosrokhavar revient pour « 20 Minutes » sur les principales mesures de ce projet gouvernemental.

«Prévenir pour protéger », un projet en 60 mesures pour enfin trouver la voie de l’efficacité. Ce vendredi, le Premier ministre Edouard Philippe a présenté devant un comité interministériel de la prévention de la délinquance et de la radicalisation réuni à Lille le plan du gouvernement contre la «  radicalisation islamiste​ [qui] menace notre société ».

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Ce plan, promis par Emmanuel Macron et préparé depuis plusieurs mois par l’exécutif, renforce notamment l’isolement des détenus radicalisés, qui seront désormais rassemblés entre eux dans les prisons françaises. Farhad Khosrokavar, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et auteur de Radicalisation* et de Prisons de France**, « redoute un plan axé sur la répression, qui laisse de côté les nécessaires mesures d’intégration ».

Le projet dévoilé par le gouvernement prévoit, dans les prisons, la création de 1.500 places « dans des quartiers étanches, exclusivement dévolus aux détenus radicalisés ». Les regrouper entre eux, est-ce la bonne solution ?

Vouloir regrouper les détenus radicalisés n’est pas une nouveauté du plan présenté ce vendredi. C’est un dispositif qui, avant même d’être abordé par le gouvernement précédent, a été expérimenté en 2014 à la prison de Fresnes, à l’initiative de son directeur de l’époque, Stéphane Scotto.

Quant à savoir s’il est préférable de confiner ensemble les détenus radicalisés, c’est un peu la quadrature du cercle : on peut soit considérer que c’est une bonne chose d’empêcher ces individus de contaminer d’autres esprits au sein des prisons, soit s’inquiéter de préparer le terreau de futures cellules terroristes qui pourraient se monter au sein de ces quartiers dits étanches, comme ce fut le cas en Irak dans la prison d’Abou Ghraib, où l’on peut considérer que Daesh est né.

Parce qu’une fois qu’on a mis ces détenus radicalisés entre eux, on est loin d’avoir fait la plus grande partie du chemin. Pour qu’un tel dispositif soit efficace, il faut mettre les moyens nécessaires en œuvre pour les sortir effectivement de la radicalisation : par des thérapies de groupe, des discussions, des débats. Autant de points qui me semblent faire défaut au projet gouvernemental à ce stade. Sans un volet psychothérapeutique qui consiste à accompagner ces individus, à les faire réfléchir à leurs actes, cela ne mènera pas à grand-chose.

Le plan acte également la création de trois nouveaux « centres de prise en charge individualisée » en milieu ouvert, inspirés du modèle danois, et qui devraient notamment accueillir les « revenants » des zones de combat djihadistes partis en Syrie et en Irak. En quoi cela peut-il être différent du centre de radicalisation de Pontourny (Indre-et-Loire), qui avait été un échec cuisant ?

En soi, l’idée de centres ouverts qui accueillent des jeunes en passe de sombrer dans la radicalisation, qui n’ont pas un passé de délinquant ou à qui l’on ne reproche pas de graves faits de radicalisation, est assez bonne, si au passage on œuvre à les ramener à la vie citoyenne et collective. Mais pour y parvenir, il faut donner à ce projet une large dimension sociale et économique. On ne tient pas compte que, le plus souvent, ce sont des jeunes en proie au désarroi, issus des cités, où la tentation de la violence peut être forte. Au moins deux tiers des jeunes Français partis rejoindre Daesh en Syrie ou en Irak sont des jeunes issus des banlieues, où il y a une absence d’intégration dans la société. Ces cités posent des problèmes de citoyenneté.

Lutter contre la radicalisation de ces jeunes, ou les déradicaliser, passe aussi par le fait d’aider ces individus souvent assez jeunes à trouver un emploi, une place dans la société, à se réintégrer et refaire leur vie. Cela pourrait, pourquoi pas, se faire dans le cadre d’un service militaire encadré, par exemple. Toutefois, pour se faire, il faudrait de lourds investissements, pour un encadrement personnalisé et « intégratif ». Cela, le modèle danois le réussit plutôt bien. Mais, le plan du gouvernement va plutôt dans un sens directif, répressif. Il faudrait s’inspirer de nos voisins européens qui, en Allemagne, en Norvège, au Royaume-Uni ou encore au Danemark, ont adopté des politiques de déradicalisation qui permettent vraiment à ceux à qui elles s’adressent de s’intégrer dans des groupes et de se réinsérer dans la société.

Et s’agissant de tous ces jeunes, qui communiquent via les réseaux sociaux et qui fuient les canaux traditionnels d’information, comment arrive-t-on à une prévention efficace de la radicalisation et à une détection à l’école de jeunes en voie de radicalisation ?

Il faudrait déjà une sérénité dans le débat. Or, on va vers des formes de rigidité accrue de la laïcité. Ce plan s’inscrit dans une laïcité idéologique dans laquelle même des associations et instances laïques ne se reconnaissent pas et dont elles pointent le danger potentiel. Or, ce plan de prévention va à mon sens bien plus dans le tout répressif que dans « l’intégratif ». Pour le gouvernement, cela peut être bon à court terme, mais à long terme, je doute que ce soit un choix payant.

Concernant plus précisément le volet éducatif de ce plan de prévention, et les mesures de détection de jeunes potentiellement en voie de radicalisation, je crains une logique de suspicion, qui reviendrait à cibler les personnes de confession musulmane, et qui pourrait conduire à une prophétie autoréalisatrice. A force de suspicion, il y a un risque que cela pousse une minorité de jeunes individus à se radicaliser.

 

Radicalisation, Les éditions de la Maison des Sciences de l’homme.

** Prisons de France. Violence, radicalisation, déshumanisation : surveillants et détenus parlent, éditions Robert Laffont.