Comment Jean-Michel Blanquer est-il devenu un ministre de premier plan?

POLITIQUE En neuf mois, le ministre de l'Education est devenu l’un des chouchous d’Emmanuel Macron, mais cette période de grâce pourrait ne pas durer…

Delphine Bancaud avec Laure Cometti

— 

Jean-Michel Blanquer à l'Assemblée
Paris, FRANCE-06/12/2017. Credit:Jacques Witt / Sipa/SIPA.
Jean-Michel Blanquer à l'Assemblée Paris, FRANCE-06/12/2017. Credit:Jacques Witt / Sipa/SIPA. — SIPA
  • Jean-Michel Blanquer est devenu l’un des ministres les plus populaires du gouvernement. 
  • Il sait flatter l’opinion publique, séduire différents bords politiques.
  • S’il est pour l’heure sur un petit nuage, c’est aussi parce qu' il n’a pas pris beaucoup de risques politiques.
  • La situation pourrait se compliquer dans les prochains mois.

Inconnu du grand public il y a neuf mois, Jean-Michel Blanquer a créé la surprise. Accompagnateur zélé d’Emmanuel Macron lors de ses récents voyages, multipliant les annonces et les déplacements, Jean-Michel Blanquer semble être omniprésent dans la sphère publique. Devenu un emblème de la Macronie, il sera d’ailleurs l’invité ce jeudi soir de L’Emission politique sur France 2. Une consécration médiatique, durant laquelle il devra affronter un adversaire de taille, Alexis Corbière, député de La France Insoumise.

Outre les multiples Unes élogieuses auxquelles il a eu droit ces derniers mois, il est l’un des rares ministres à avoir été plusieurs fois ovationné à l’Assemblée nationale. De quoi lui laisser penser qu’il pourrait rester rue de Grenelle jusqu’à la fin du quinquennat, ce qui serait une première pour un ministre de l’Educatio

L’homme est devenu un pro de la politique

D’ailleurs, dans l’entourage du Premier ministre, on ne tarit pas d’éloges sur lui : « Il dirige son ministère avec intelligence. Il a à la fois un haut degré d’expertise et un très grand sens politique, ce n’est pas un technocrate. Il a une voix qui porte, un leadership, une capacité à contredire l’opposition et un sens de la formule. Bref, il a un style », confie-t-on à 20 Minutes.

Bien qu’il soit issu de la société civile, Jean-Michel Blanquer s’est mué en véritable homme politique, comme le souligne l’historien de l’Education, Claude Lelièvre : « C’est le ministre le plus politicien de la Ve République. Il pose un pied en direction d’En marche !, un pied en direction de la droite, ce qui lui permet d’être soutenu par beaucoup de monde ».

Force est de constater que chez LR, on a du mal à égratigner celui qui fut l’ami d’enfance de François Baroin : « L’homme est habile, il a une sensibilité proche de la nôtre, il avait travaillé sur le programme d’Alain Juppé. Nous n’allons pas rejeter ce que nous préconisions depuis des années. Cela ne fait pas pour autant de lui un intouchable », explique ainsi Annie Genevard, secrétaire générale des Républicains dans Les Echos.

« En revenant sur des réformes emblématiques du quinquennat Hollande [celle des rythmes scolaires et du collège], il a d’ailleurs très vite lancé des signaux à la droite », renchérit le sociologue de l’éducation, François Dubet. Et à Matignon, on se félicite que Jean-Michel Blanquer ait su dépasser les clivages : « C’est difficile de dire s’il est de droite ou de gauche : il a des propos de droite, sur l’autorité et le rôle du maître, et des idées de gauche sur la pédagogie, ou le dédoublement des classes de CP dans les quartiers défavorisés. Il respecte l’école républicaine et défend aussi une très grande modernité », explique l’entourage du Premier ministre.

Il joue à la fois la carte de la modernité et la tradition

C’est un autre atout de l’homme : il mélange les styles, ce qui lui permet de brasser large, insiste le sociologue de l’éducation, François Dubet : « il plaît aux conservateurs en prônant le retour aux vieilles méthodes (rétablissement du redoublement, dictée obligatoire, plan chorale…) et à l’autorité ( interdiction du portable au collège, discours sur l’uniforme…). Mais il apparaît aussi comme un réformateur en s’attaquant à un monument historique qu’est le bac », note François Dubet.

« Il symbolise à la fois le retour d’une école mythique et fantasmée, mais il veut aussi s’appuyer sur les neurosciences pour faire évoluer les pédagogies et instaurer une culture de l’évaluation dans l’Education nationale », complète Stéphane Crochet, secrétaire général du Se-Unsa.

« C’est une sorte de caméléon, qui flatte à tour de rôle les enseignants, les parents… », juge l’historien Claude Lelièvre. « Il a un discours qui rentre en résonance avec les préoccupations de la société », poursuit Philippe Tournier, proviseur du lycée Victor Duruy à Paris et secrétaire général du Syndicat national des personnels de direction de l’éducation nationale (SNPDEN-UNSA). Un discours qui n’est ni verbeux, ni technique, histoire de rester accessible.

L’homme est d’ailleurs très sensible à ce que l’on dit de lui. Lors de ses conférences de presse, il cite régulièrement un article commentant son action, généralement pour infirmer une analyse. Il faut dire aussi que le ministre bénéficie d’une fenêtre de tir idéale : « Il a une opportunité que ses prédécesseurs n’avaient pas. Il arrive à un moment où l’opposition est atomisée et où il y a un consensus autour du dysfonctionnement du système scolaire », observe le sociologue de l’éducation, François Dubet.

Il n’a pas encore suscité l’ire des syndicats

S’il ne s’est pas encore pris les pieds dans le tapis comme ont pu le faire ces prédécesseurs rue de Grenelle, c’est aussi parce que Jean-Michel Blanquer n’a pas encore braqué les syndicats d’enseignants. Depuis sa nomination, les grèves et les manifestations ont été peu suivies.

Certes, le fait qu’il ait été à la tête de la direction générale de l’enseignement scolaire, lui a permis de gagner des points : l’homme connaît le milieu éducatif comme sa poche, parle sans notes et maîtrise ses dossiers. « Ce n’est pas donc à lui que les enseignants feront un procès en amateurisme. Cela dit, avant la réforme du bac, il n’avait pas encore porté de réforme de structure. Il a donc limité les risques de mettre le feu à la maison », souligne Philippe Tournier, le président du SNPDEN.

Une prudence que souligne aussi le secrétaire général du Se-Unsa Stéphane Crochet : « Sur la réforme des rythmes par exemple, il n’a pas cherché à résoudre les problèmes, mais il a permis aux acteurs locaux de faire marche arrière s’ils le voulaient. En leur laissant la liberté, il n’a pas à porter la responsabilité de ce recul. C’est habile », estime-t-il.

Reste que le ministre semble moins ouvert au dialogue social qu’il n’y paraît : « La négociation n’est pas très approfondie avec lui. Mais il sait jusqu’où aller avec les enseignants pour éviter de mettre le feu aux poudres. Il connaît aussi les polémiques passées et sait comment les éviter », reconnaît Stéphane Crochet. Par ailleurs, le ministre sait trouver les bons appuis : « Il a une bonne relation avec les cadres de l’Education (recteurs, chefs d’établissement), ce qui lui permet d’avancer », poursuit le syndicaliste.

La lune de miel pourrait ne pas durer

Mais ce tableau presque idyllique pourrait ne pas durer selon l’historien Claude Lelièvre. « Pour l’heure, il a fait beaucoup d’annonces, envoyer 50 fusées en même temps, sans conséquences véritables sur le quotidien des enseignants. On verra lorsque la  réforme du bac  sera appliquée, s’il conserve sa popularité ».

Un avis partagé par Stéphane Crochet : « Son image de conservateur pourrait aussi lui porter préjudice car le fait d’être salué par Wauquiez et Le Pen peut le mettre en difficulté à terme. Par ailleurs, il n’est pas à l’abri d’un mécontentement local qui pourrait prendre de l’ampleur ». Et l’image positive dont il jouit, pourrait changer estime aussi François Dubet : « certaines des mesures qu’il a prises risquent d’augmenter les inégalités entre élèves. Cela risque de lui être reproché », insiste-t-il.