Après #MeToo et #BalanceTonPorc, la drague va-t-elle changer?

RENCONTRE Les jeux de séduction entre hommes et femmes ont-ils été modifiés par le mouvement de libération de la parole des femmes victimes de harcèlement ou de violences..?

Anissa Boumediene

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Harcèlement sexuel, agressions, les femmes réagissent avec le hashtag #Metoo

Harcèlement sexuel, agressions, les femmes réagissent avec le hashtag #Metoo — pixabay

  • Pour les célibataires qui souhaiteraient trouver un(e) partenaire, la drague peut-être une option pour faire le premier pas.
  • Mais depuis l’affaire Harvey Weinstein et l’émergence des mouvements #BalanceTonPorc et #MeToo, certains estiment que l’on ne peut plus draguer. Vraiment ?
  • Et si ce mouvement de libération de la parole des femmes était justement l’occasion de redéfinir les contours d’une meilleure égalité dans les rapports entre hommes et femmes, où la drague peut tout à fait se faire une place ?

Comment rencontrer l’âme sœur ? Pour les célibataires, la première option est bien souvent le passage « en mode séduction » et la drague, la meilleure des techniques d’approche. Mais depuis l’affaire Harvey Weinstein et la tempête des mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, certains estiment que l'« on ne peut plus rien dire », qu’il est devenu « impossible de draguer sans passer pour un harceleur ». Vraiment ? Et si ces mouvements de libération de la parole des femmes permettaient plutôt de redéfinir les contours de la « vraie » drague ? Dénuée, par exemple, de liberté d'importuner ?

« Un climat de méfiance » et de « dénonciation à tout va »

« L’affaire Harvey Weinstein n’arrange rien dans les relations entre hommes et femmes, estime Maurice, un internaute. Maintenant, un climat de méfiance s’est installé. » « Ce n’était déjà pas facile avant, mais maintenant même offrir un café à la machine est compliqué, abonde François. Je passe mon tour. » Toutefois, le fait que beaucoup d’hommes s’inquiètent sur les contours de la drague « ne signifie pas que leur manière de draguer relevait systématiquement du harcèlement, mais ceux qui s’interrogent vraiment n’en sont peut-être plus tout à fait sûrs, et ce questionnement-là est déjà intéressant, analyse Eric Fassin, professeur de science politique à l’université Paris-VIII et sociologue spécialisé sur les rapports entre les sexes. Les discussions qui sont lancées sur le sujet depuis plusieurs mois montrent que les règles du jeu de la séduction, au lieu d’être évidentes, deviennent problématiques. Et c’est une bonne chose. »

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« Il était temps que les hommes et les femmes se posent des questions, se félicite ainsi Jean-François, un de nos lecteurs. Il y aura peut-être des abus dans ce processus mais le progrès sociétal est à ce prix. » Avec l’émergence des mouvements #BalanceTonPorc et #MeToo, « toute une frange d’hommes ont découvert l’ampleur du harcèlement sexiste ordinaire dont nombre de femmes font l’objet, et qui ont pris conscience que leurs amies, collègues, sœurs et autres femmes de leur entourage ont pu subir des violences jusqu’alors inimaginées, rappelle Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie. C’est ce facteur qui explique pourquoi certaines femmes peuvent – à raison — se montrer distantes. Bien entendu, certains camperont sur leurs positions de dragueurs lourds puisque, par définition, la drague lourde induit une intention de peser sur l’autre, de l’assimiler à un objet à chasser, prendre et utiliser. »

D’ailleurs, pour certains, l’incompréhension domine. « Draguer n’est pas devenu plus dur, observe Didier, un internaute. Mais on ressent quand même une certaine froideur très affirmée chez certaines femmes, qui montrent une hostilité affirmée contre les hommes. » Et pour Gregory, un autre internaute, « on tombe carrément dans l’excès et la dénonciation à tout va. »

Ni l’endroit ni le moment

Vraiment ? Fauna, lectrice de 20 Minutes, « ne pense pas qu’il est aujourd’hui plus difficile de draguer ». La jeune femme estime en revanche que « ça calme les ardeurs de quelques machos qui se croient tout permis ». D’ailleurs, on peut se l’avouer entre nous, aborder une femme dans la rue en lui demandant s'« il y a un 06 qui va avec ce beau petit cul » ou en lui disant qu’elle est « trop fraîche » n’est pas une « méthode » de drague, ni une manœuvre souvent couronnée de succès.

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Outre les mots employés, ce n’est parfois simplement pas le bon moment ni le bon endroit pour draguer. Pour mémoire, 100 % des femmes en France affirment avoir subi au moins une fois dans leur vie une situation de harcèlement sexiste ou une agression sexuelle dans les transports en commun, selon les chiffres dévoilés en 2015 par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh). On comprendra aisément que, coincée dans un métro bondé ou – numéro un dans la catégorie des peurs de sa vie — une femme seule dans une rue peu fréquentée le soir, aura tout sauf envie d’être abordée. « Ne pas comprendre ça, c’est considérer l’autre comme un objet, dont le ressenti n’est pas pris en compte, insiste Muriel Salmona. C’est d’ailleurs le propre de la discrimination, sexiste notamment : ne pas se mettre à la place de l’autre. »

« Les femmes savent faire la différence entre drague lourdingue et harcèlement »

Mesure ultime de bon sens, la drague, celle qui a une chance de se transformer en jolie rencontre, est d’abord et surtout une affaire de respect. « Nous les femmes savons faire la différence entre drague lourdingue et harcèlement, tempête Dominique, une lectrice de 20 Minutes. Et les hommes qui respectent les femmes le savent parfaitement ! C’est à ceux qui considèrent la femme comme un objet de réviser leur copie : vive #MeToo ! » A cette occasion, « des femmes ont décrit des situations réelles dans un cadre sécurisé, et ont été entendues, soutenues, on a redonné de la valeur à leur parole, se réjouit Muriel Salmona. Cette parole a une vertu pédagogique. C’est un élément très positif : ceux qui s’interrogent, qui se posent la question de savoir si, au regard de cette prise de conscience, ils ont pu aller trop loin, ne correspondent par définition pas au profil du harceleur prédateur. C’est ce qui différencie ce dernier de celui qui comprend qu’il s’est mépris et ne doit pas insister s’il est éconduit. »

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Heureusement, des membres de la gent masculine ont eux aussi parfaitement saisi le concept. « Le respect, c’est d’abord considérer que l’autre n’est pas une marchandise, ni un chien que l’on siffle, et ne pas oublier qu’en cas de refus, on n’insiste pas et on reste gentleman, sans mots blessants ni choquants », souligne Driss, lecteur de 20 Minutes. Pour les autres, aux hommes qui redouteraient encore que la drague et l’art de la séduction sont morts avec la libération de la parole des femmes, Eric Fassin rappelle que « tout ce débat est en réalité un gain en termes d’égalité entre femmes et hommes. Réfléchir à ce que l’autre peut ou non trouver désirable a quelque chose de très vertueux, de sain, et se révèle positif tant pour les femmes que pour les hommes, ce n’est pas antiérotique. » Qu’avec les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, les choses soient dites publiquement, que les femmes soient entendues, « ne signe pas la fin de la séduction, rassure le sociologue. C’est au contraire l’occasion de discuter entre hommes et femmes, entre hommes et entre femmes sur ces questions. C’est la marque d’un changement politique qui change la géométrie des rapports de séduction : plus d’égalité égale plus de désir. Les femmes qui veulent plus d’égalité ne veulent pas moins de désir, ce ne sont pas des notions qui s’opposent l’une à l’autre, au contraire. »