Police de sécurité du quotidien: «Il faudra trouver d’autres indicateurs pour évaluer l’action des policiers»

SECURITE Gérard Collomb a proclamé jeudi la « fin de la politique du chiffre ». Jacques de Maillard, professeur à l’université de Versailles et directeur adjoint du Cesdip revient pour «20 Minutes» sur cette annonce...

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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Le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb lors de la présentation de la Police de Sécurité du Quotidien (PSQ) le 8 février 2018 à Paris.
Le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb lors de la présentation de la Police de Sécurité du Quotidien (PSQ) le 8 février 2018 à Paris. — JACQUES DEMARTHON / AFP
  • Gérard Collomb a annoncé jeudi la « fin de la politique du chiffre ».
  • Cette méthode de management a souvent été critiquée par les syndicats de gardien de la paix.
  • Jacques de Maillard analyse la portée de cette annonce.

Lors de la présentation, jeudi, de la police de sécurité du quotidien (PSQ), Gérard Collomb a annoncé « fin de la politique du chiffre ». Le ministre de l’Intérieur propose que désormais, « ce soient les Français qui évaluent leur police, pas uniquement des séries statistiques ». Jusqu’à présent, un pourcentage de baisse de la délinquance à obtenir ou d’un taux d’élucidation global à atteindre étaient fixés aux chefs de service.

Cette méthode de management a souvent été critiquée par les syndicats de gardien de la paix, notamment Unité-SGP Police FO. Pour comprendre la portée de cette annonce, 20 Minutes a interrogé Jacques de Maillard, professeur à l’université de Versailles et directeur adjoint du Cesdip et auteur du livre «  Polices comparées »*.

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Quelle est l’importance de cette mesure annoncée hier ?

On ne sait que peu de chose concernant cette annonce qui est plutôt positive. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Les chefs de service vont-ils cesser d’utiliser les indicateurs de la délinquance pour orienter l’action de leurs services ? Ça me semble compliqué. À mon sens, le message que le ministre a voulu faire passer aux chefs de service, c’est qu’ils seront appréciés sur leurs capacités à résoudre des problèmes de tranquillité publique qui ne se réduisent pas nécessairement à des chiffres.

C’est une façon de dire qu’il est conscient que les indicateurs statistiques basiques (évolution de la délinquance, élucidation) ne représentent qu’une part de leur action et peuvent même être trompeurs. Ce n’est pas nouveau, mais c’est toujours positif que le ministre de l’Intérieur le dise publiquement.

En revanche, il faudra trouver d’autres indicateurs, comme la satisfaction des usagers ou encore la confiance. La réforme PSQ vise à renforcer les partenariats locaux. Le ministre a évoqué l’évaluation, l’expérimentation. Mais il y a peu d’informations sur ces nouveaux indicateurs. Il faut parvenir à se doter d’outils pour évaluer (et valoriser) la qualité du travail policier.

Comment cette politique du chiffre est-elle mise en place dans les services ?

Il y a eu une période, de 2002 à 2010, où c’était très présent. Il y a eu une politique de gestion de services par affirmation d’objectifs chiffrés avec une logique en cascade : on demande au directeur général de la police nationale de faire baisser la délinquance, ce dernier relaie au directeur central de sécurité publique qui en parle aux directeurs départementaux de la sécurité publique… C’est beaucoup moins présent aujourd’hui.

Cela dit, la police ou la gendarmerie nationales sont de grandes maisons, avec différents chefs de service, avec de fortes variations d’un site à l’autre, en fonction des situations que connaissent les territoires, des projets de carrière des chefs de service. En 2012, quand Manuel Valls est devenu ministre de l’Intérieur, il dit la même chose. En fait, ce qui est intéressant, c’est qu’on pensait qu’on en était sorti.

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Quels sont justement les effets pervers de cette politique du chiffre ?

Le risque, c’est de préférer la quantité à la qualité, de remplacer les fins par les moyens, de considérer que le résultat brut est une réussite. Les policiers ont des bons résultats sans savoir pourquoi. Ce qui est important, c’est de savoir pourquoi on a atteint ces résultats ainsi que la qualité du processus mis en place. C’est un enjeu de management, d’évaluation tout à fait fondamental.

Est-ce aussi une façon, pour le ministre de l’Intérieur, de renouer avec la base policière ?

L’un des objectifs du discours qu’il a prononcé jeudi était de rassurer les policiers de terrain. De ce point de vue, l’une des choses qui fait l’unanimité chez ces derniers, c’est le discours sur les chiffres, parfois un peu caricaturé : le commissaire serait concentré sur ses chiffres tandis que les policiers de terrain font du vrai travail. La réalité est heureusement plus complexe.

Son discours a une vertu, c’est que tous les policiers se retrouvent dans le fait de redonner du sens au métier. Mais il faudra l’accompagner de messages plus positifs sur le contenu du métier au quotidien au-delà du seul discours sur la surcharge administrative.

* « Polices comparées », de Jacques de Maillard, édition LGDJ, ISBN : 978-2-275-04670-9, 160 pages, 24 euros