#MeToo: «On est pétrifié»... Dominique, victime de harcèlement sexuel au travail, nous raconte son calvaire

FEMMES A 47 ans, Dominique a subi un harcèlement sexuel de la part d'un chef de presque vingt ans de moins, elle témoigne de la honte, la solitude, la culpabilité qu'elle a ressenties...

Oihana Gabriel

— 

Une manifestation #metoo a lieu dimanche à Toulouse contre les violences et agressions sexistes.
Une manifestation #metoo a lieu dimanche à Toulouse contre les violences et agressions sexistes. — KONRAD K./SIPA
  • Depuis octobre et le mouvement #MeToo, de plus en plus de femmes osent raconter, dénoncer, porter plainte, même pour des violences sexuelles.
  • Mais le Défenseur des droits a souligné mardi dernier que si une femme sur cinq serait victime de harcèlement sexuel au travail, une majorité tait cette souffrance.
  • Dominique, 57 ans, a accepté de nous livrer son témoignage : il y a dix ans, elle a été harcelée sexuellement par son supérieur bien plus jeune.

« Comment se fait-il qu’au XXIe siècle, nous en soyons encore là ? », se lamente Dominique, 57 ans, une internaute qui a accepté de nous livrer son témoignage. Pendant trois mois, elle a été victime de harcèlement sexuel au travail. C’était il y a dix ans. A la suite du mouvement #MeToo, elle a décidé de raconter par le menu les mois de terreur face à son supérieur dans un magasin de chaussures. Elle avait 47 ans, lui 28.

« Ma vieille, tu te fais des idées »

La honte, la peur de ne pas être crue, les stratégies perverses du harceleur, les attaques des pairs, Dominique détaille tout. « J’étais estomaquée par son assurance et au début je me suis dit : ma vieille tu te fais des idées, un gamin qui te drague ! J’avais très honte. À qui en parler ? Personne ne me croirait ! ».

Impossible de soupçonner le jeune chef, « très aimé de la direction et de ses jeunes vendeuses » pour ne rien arranger. Et pourtant… « Il venait à chacune de ses pauses, lorsque ma responsable n’était pas là et me draguait ouvertement. Après une drague lourde mais discrète, il s’est mis à me faire des réflexions devant les clients, sur ma façon de m’habiller, sur la robe qui me faisait de belles fesses ou sur mes jambes qui l’excitaient. Puis il a commencé à me frôler, à essayer de m’embrasser et malgré mes refus, il revenait à l’assaut en me disant : "tu verras, tu ne le regretteras pas". Parfois il arrivait alors que j’étais dans la réserve, au sous-sol il criait : « déshabille-toi, j’arrive ». J’étais terrorisée. Je me sentais très vulnérable. Et s'il allait plus loin? Je n’avais aucun moyen de lui échapper. »

Hommes solidaires de #MeToo: «On ne pourra pas avancer sur l’égalité femme-homme sans les hommes»

« J’allais au travail à reculons »

Ce harcèlement sexuel n’avait rien d’un jeu pour cette vendeuse. « J’allais au travail à reculons. Je comptais les heures, les minutes avant le moment fatidique où je savais qu’il allait pousser la porte. Le plus dur, c’était le lundi car j’étais seule toute la journée. En me levant j’étais malade. Dans le train, l’angoisse montait, et toute la journée je me disais : à qui le dire, comment le repousser, est ce que je deviens folle, est ce que c’est moi qui me fait un film ? Cela me paraissait si inconcevable que ça m’arrive justement à moi ! »
 

>> A lire aussi : Violences sexuelles: Débordées, les associations d’aide aux victimes interpellent l'Etat

 

« Je n’étais plus seule »

Mais Dominique n’est pas au bout de ses surprises. « Un jour je suis arrivée au boulot et j’ai trouvé ma responsable en pleurs dans la réserve. Totalement en panique. Et là, j’ai tout compris, ça a fait tilt dans ma tête. Je lui ai dit : c’est P…. ? Qu’est ce qu’il vous a fait ? Et là, elle m’a tout raconté. Elle avait subi le même harcèlement et ayant le même âge que moi, elle pensait ne pouvoir en parler à personne car elle n’était pas crédible. Il lui répétait sans cesse : "n’en parle pas à la vendeuse (moi), elle serait jalouse !" Je n’étais plus seule, nous étions deux. »

Enfin, Dominique et sa supérieure arrivent à mettre un terme à ce harcèlement sexuel. Mais comment le prouver ? « Nous avons chacune écrit une lettre dans laquelle nous avons dénoncé tous les mots grossiers, tous les gestes obscènes, toutes les allusions et toutes les tentatives d’attouchements et de baisers que nous avions subies en précisant chaque fois les dates ou les moments de la journée. Nous avons chacune prévenu notre médecin traitant qui a fait un certificat médical relatant notre état de stress extrême. »


« De victimes, nous devenions coupables »

Parfois, la porte n’est pas loin quand on ose dénoncer son supérieur. Heureusement pour Dominique, la hiérarchie a pris très au sérieux cette double accusation. « Nous avons téléphoné à notre responsable régional qui est arrivé dès le lendemain. Nous lui avons donné la lettre, il l’a lu, il tombait des nues ! Son meilleur responsable de magasin accusé de harcèlement sexuel par deux femmes de dix-sept ans de plus que lui ! Il a téléphoné devant nous à sa hiérarchie, a lu notre lettre au téléphone, a écouté les ordres et a reposé le téléphone pour le reprendre aussitôt et téléphoner à notre harceleur pour le convoquer. Ils se sont expliqués dans le bureau. Le harceleur est sorti et nous a dit : "vous ne pouvez pas me faire ça, je suis marié et j’ai une petite fille de deux ans !" De victimes, nous devenions coupables, coupables de l’avoir dénoncé. À aucun moment il ne s’est excusé, il ne pensait qu’à lui, à sa carrière.»

Et la solidarité entre vendeuses n’a pas été au rendez-vous… « Il a été mis à pied puis licencié pour faute grave. Il a demandé à sa hiérarchie, que l’on ne précise pas la raison de son licenciement. Ses vendeuses ont pris sa défense. Elles nous ont dit que c’était impossible qu’un gars aussi bien que lui s’intéresse à des " vieilles". »

Dominique a continué à travailler dans ce magasin pendant quelques mois, « avec la peur qu’à chaque fois que quelqu’un rentre dans le magasin ce ne soit lui ! » Pas pour longtemps. Elle décide finalement de démissionner et de s’installer dans une autre ville, « le plus loin possible de tout ce qui me rappelle cette histoire ».

>> A lire aussi : Harcèlement sexuel au travail: «La bonne question, c'est "comment se fait-il que malgré toutes les difficultés, quelques victimes en parlent?"»

« On est pétrifiée »

Dix ans plus tard, la culpabilité et les questions sont toujours là. Et Dominique explique avec précision l’état de stupeur, la solitude qu’entraîne ce genre de situation, qui concernerait, selon la dernière étude de l’Ifop une femme sur cinq… « J’en suis toujours à me demander pourquoi je n’ai pas réagi dès le premier mot, dès le premier geste, reprend la sexagénaire. Je suis éduquée, je suis polie, je dis "non" ou "non merci", je dis "s’il vous plaît, laissez-moi tranquille", là où sans doute j’aurais dû hurler, mettre une gifle ou insulter. Mais ce genre de situation est terriblement déstabilisante. On est comme dans un rêve : ce n’est pas possible, ça ne peut pas m’arriver ! On est pétrifiée, on essaie de comprendre, de trouver une solution, et on a peur, peur de ne pas être crue, peur d’être jugée, peur de perdre son emploi. On est extrêmement seule dans ce genre de situation. Le harceleur, c’est un chasseur. Il choisit sa proie et il ne la lâche plus. Il prend plaisir à la rabaisser. J’espère que cet homme a compris et qu’il n’a plus jamais recommencé. »

« Le changement est si lent, alors qu’on attend depuis si longtemps ! »

Cette libération de la parole, Dominique a décidé d’y participer en nous livrant son témoignage. Parce qu’elle va devenir grand-mère. « Je voudrais que mon petit-fils sur le point de naître soit éduqué dans le respect de tout être humain, qu’il sache dès sa naissance que l’on naît tous égaux en droits, sans distinction. Je veux qu’à l’âge adulte il refuse de voir une femme se faire rabaisser, harceler. »

Se remémorer cet épisode douloureux n’a rien d’évident. Mais elle espère apporter sa petite pierre à ce mouvement. « Je suis d’une génération qui a vécu l’obligation de dormir dans le même lit que le cousin pubère qui se frotte contre votre dos pour satisfaire un besoin "naturel" sans que cela ne pose question aux parents. Les choses changent, enfin, grâce aux femmes qui osent parler, mais le changement est si lent, alors qu’on attend depuis si longtemps ! Si mon témoignage peut en amener d’autres, et surtout si cela faisait prendre conscience de tout le chemin qu’il reste à parcourir et de la façon dont nous tous, hommes et femmes, allons le parcourir ce serait un immense espoir pour les générations futures ! »