«C'est Brooklyn il y a vingt ans!»... Deux ans après les attentats, Molenbeek est-elle en voie de gentrification?

REPORTAGE Deux ans après les attentats, les habitants de Molenbeek se réapproprient leur commune en développant initiatives culturelles et entrepreneuriales et tentent de parer aux dérives de la gentrification…

Helene Sergent

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Le musée Mima installé le long du canal à Molenbeek a connu un soutien important à son ouverture en avril 2016.
Le musée Mima installé le long du canal à Molenbeek a connu un soutien important à son ouverture en avril 2016. — H.Sergent/20Minutes
  • Salah Abdeslam est actuellement jugé à Bruxelles pour sa participation présumée à une fusillade quelques jours avant son arrestation à Molenbeek.
  • Plusieurs membres de la cellule djihadiste responsable de ces attaques étaient originaires ou ont vécu à Molenbeek.
  • Un « choc » qui a poussé la municipalité et surtout ses habitants à se réapproprier certains quartiers.

De notre envoyée spéciale à Molenbeek (Belgique),

« Le vernissage devait avoir lieu le 22 mars 2016, les artistes qu’on exposait avaient fait le déplacement depuis Brooklyn. Puis il y a eu les attaques dans le métro et à l'aéroport. A 9h10 ce matin-là, on a décidé d’annuler… On ne savait même plus si on devait ouvrir tout court ». Près de deux ans après, Raphaël Cruyt reçoit dans la cafétéria de son Mima (Millennium Iconoclast Museum of Arts) qui a finalement vu le jour, un mois après les attaques terroristes de Bruxelles.

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« La mobilisation du public a été très forte. Je crois qu’on a été perçu comme un symbole de la renaissance de Molenbeek », ajoute le galeriste belge de 44 ans. Installé dans une ancienne brasserie, ce musée s’inscrit dans une dynamique globale de réhabilitation du quartier du canal. Frontière physique et « psychologique », ce sillon a longtemps séparé Molenbeek du reste de la capitale. Et les fractures révélées par la capture de Salah Abdeslam, actuellement jugé à Bruxelles, subsistent.

Dürüm et déjeuners végan

Ici, pas de grands ensembles typiques de l’urbanisation des années 60. Molenbeek n’est pas une enclave. Surnommée au début du XXe siècle « la petite Manchester », la commune est à quelques minutes à pieds du centre historique de Bruxelles. Parsemé de friches industrielles laissées à l’abandon, le quartier du canal comme le reste de la ville ont longtemps pâti d’une image négative. « C’était un quartier ouvrier, c’est d’ici que partaient les grèves, les mobilisations syndicales. L’idée que le chenal servirait de séparation entre une partie de la population qui menace l’autre est restée et s’est renforcée après les attentats », analyse Raphaël Cruyt.

Ouvert en septembre 2015, le phare du Kanaal attire des entrepreneurs de toute l'agglomération bruxelloise.
Ouvert en septembre 2015, le phare du Kanaal attire des entrepreneurs de toute l'agglomération bruxelloise. - H.Sergent/20Minutes

Or, les Bruxellois qui tentent la traversée du canal seraient de plus en plus nombreux. Les loyers attractifs et le dynamisme culturel ou entrepreneurial modifient peu à peu l’image de Molenbeek, souvent présentée comme « capitale européenne du djihadisme ». « Ça m’intéressait de voir ce qu’il se passait de ce côté-ci. J’ai rencontré des gens du quartier, et ça m’a rappelé le 18e arrondissement de Paris où j’ai habité ». Diplômée de Sciences-Po, ex-stagiaire à la Commission Européenne, Hanna Bonnier a tout quitté pour ouvrir avec son associé un café et espace de co-working. Lancé en septembre 2015, le Phare du Kanaal emploie désormais cinq personnes et revendique une cuisine bio et locale.

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Avec un revenu annuel de 11.000 euros net par ménage à Molenbeek, soit l’un des plus faibles de Belgique, le lieu détonne. « Ce sont les bobos qui me disent que c’est un truc de bobo. Oui, 12 euros pour un déjeuner ce n’est pas le prix d’un Dürüm – qui par ailleurs peut être très bon – mais on a fait le choix de valoriser certains produits. Pour autant, on propose un café à 2 euros ou des pâtisseries à 4 euros, on veut pouvoir accueillir des gens très différents à l’image des habitants de la commune », se défend Hanna Bonnier.

Lutter contre la gentrification

Symbole plus puissant encore de cette transition, l’ouverture du Brass’art, café associatif installé au pied de l’immeuble de la famille Abdeslam. « Ce projet allait aboutir quoiqu’il arrive, attentat ou pas attentat. Il y a eu cette opportunité dans ce local qui appartient à la commune et il était prévu d’ouvrir en mars 2017. Quitte à le faire, on s’est dit autant que ce soit le 22 [date de l’attaque perpétrée à Bruxelles] », sourit Karim Majoros, élu écolo, échevin de Molenbeek en charge du logement.

Le musée Mima installé le long du canal à Molenbeek a connu un soutien important à son ouverture en avril 2016.
Le musée Mima installé le long du canal à Molenbeek a connu un soutien important à son ouverture en avril 2016. - H.Sergent/20Minutes

Ancienne base arrière de la cellule des attentats de Paris et Bruxelles, Molenbeek est-elle en train de muer en Williamsburg belge ? « Il y a encore des difficultés, il y a des problèmes, on ne le nie pas. Le chômage touche ici quatre jeunes sur dix, c’est énorme et les ménages pauvres sont toujours aussi nombreux », reconnaît Karim Majoros. Or aujourd'hui plus d’un quart de la population est âgée de moins de 18 ans et l’âge moyen est de 35 ans. 

Pas question non plus d’utiliser le mot « gentrification » utilisé dans les pays anglo-saxons pour dénoncer l'augmentation des loyers avec l'arrivée d'habitants plus aisés. « Les nouvelles populations qui s’installent ici ne chassent pas les anciennes, il y a beaucoup de propriétaires et on fait tout pour lutter contre la spéculation immobilière », assure l'élu municipal. 

Raphaël Cruyt lui garde encore à l’esprit ce que lui a glissé l’artiste new-yorkais venu pour l’inauguration en 2016: « Il ne savait pas ce qu’était Molenbeek, il ne savait pas qu’on venait d’arrêter Salah Abdeslam à quelques pâtés de maison. En se baladant, il m’a fait remarquer les rues un peu crades, les tags, les bâtiments abandonnés, tous ces jeunes issus de l’immigration. Et il m’a lâché : Mais en fait, ici c’est Brooklyn y’a vingt ans ! ».