Comment expliquer la baisse des suicides en France?

SANTE D'après le rapport de l'Observatoire national du suicide (ONS) publié ce lundi, le nombre de morts par suicide a baissé de 26% en onze ans...

Laure Cometti

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Photo d'illustration de la dépression.

Photo d'illustration de la dépression. — JAUBERT/SIPA

  • Le nombre de suicides a baissé en France, l’un des pays où l’on se suicide le plus en Europe.
  • Cette diminution peut être attribuée au progrès en matière de prévention et de suivi des patients selon plusieurs experts.

Une personne met fin à ses jours chaque heure en France, d’après un rapport publié ce lundi par l'observatoire national du suicide (ONS). S’il reste trop élevé (d’autant qu’il est sans doute sous-estimé*), le nombre de suicides a baissé de 26 % en une décennie, s’établissant à 8.885 en France métropolitaine en 2014. Cette diminution, amorcée dans les années 1980, est complexe à expliquer mais les sociologues et les psychiatres l’attribuent à plusieurs facteurs.

Démocratisation des antidépresseurs

« La baisse du suicide observée depuis 1985 étonne du fait que le chômage demeure à un niveau élevé, les fermetures d’entreprise vont bon train, les salaires stagnent, des régions entières sont frappées par la désindustrialisation. Le cercle de la précarité s’est élargi, affectant désormais tous les secteurs d’activité et même la fonction publique », écrivent les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet dans Suicide. L’envers de notre monde, à paraître jeudi**.

S’il est « très dur d’établir les causalités complètes » du suicide, Christian Baudelot souligne auprès de 20 Minutes les progrès en matière de prévention et de soin. « Non seulement les antidépresseurs se sont démocratisés, mais ce n’est pas seulement une affaire de chimie. Il y a eu tout un changement de regard sur le suicide et les maladies mentales dans notre société. Le développement de la psychiatrie et des associations de prévention ont sûrement eu un effet important ».

Plus de sensibilisation et de prévention

« Depuis quelques décennies, un travail de sensibilisation et de prévention a été mené par les professionnels de santé et les associations », abonde Jean-Jacques Bonamour du Tartre, président de la Fédération française de psychiatrie (FFP). « La formation des personnels et l’information du grand public se sont développées, tout comme les numéros d’appel », poursuit-il. L’association Suicide écoute a ainsi été fondée en 1994 pour répondre 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 aux appels de personnes en détresse (01 45 39 40 00).

Selon sa présidente, « les risques psychosociaux sont mieux pris en compte dans la société et notamment au sein des entreprises », ce qui peut participer de la baisse du nombre de suicides.

Un meilleur suivi pour enrayer les récidives

Christian Baudelot émet une autre hypothèse : les nouvelles technologies permettraient de maintenir un lien social. « Les SMS, le téléphone portable, Internet et les e-mails permettent de multiplier les contacts, de maintenir un lien social. Il n’y a pas encore de grande étude sur cette question mais les chercheurs commencent à s’y intéresser », explique le professeur émérite à l’École normale supérieure (ENS).

Les associations de prévention et les psychiatres s’emparent aussi de ces nouvelles technologies pour lutter contre le suicide. « Il existe des programmes qui proposent de contacter les personnes par SMS après une tentative de suicide, afin de maintenir le contact, de prévenir la récidive », note Jean-Jacques Bonamour du Tartre.

La ministre de la Santé a exprimé son souhait de généraliser le dispositif Vigilans expérimenté dans Nord-Pas-de-Calais, puis en Bretagne, en Normandie, en Occitanie et dans le Jura. Le principe : les personnes hospitalisées après une tentative de suicide (78.128 patients en 2015 selon l’ONS) sont recontactées dix à vingt jours après leur sortie de l’hôpital par des professionnels de santé et sont prévenues par courrier ou SMS avant chaque appel, et ce pendant quatre mois. « Ce travail de terrain et les efforts conjugués des professionnels et des bénévoles portent leurs fruits », observe-t-on chez Suicide écoute.

Encore de gros progrès à faire

Les nouvelles technologies sont néanmoins à double tranchant : chez les adolescents, elles peuvent être un « vecteur de contagion de certains comportements à risque », prévient l’ONS qui qualifie de « priorité de santé publique » la prévention du suicide chez les jeunes. En outre, « les pratiques numériques (…) ont parfois pour effet de réduire la durée de leur sommeil, de diminuer leur activité physique et de les surexposer aux médias, ce qui les prédispose fortement aux symptômes dépressifs et anxieux ainsi qu’aux idées suicidaires ». Le suicide est la deuxième cause mortalité chez les 15-24 ans, après les accidents de la route.

Si cette baisse du nombre de suicides est importante, « la France présente, au sein des pays européens, un des taux de suicide les plus élevés derrière les pays de l’Est, la Finlande et la Belgique », souligne l’ONS dans son rapport. Et « le suicide reste largement tabou en France », note l’association Suicide écoute.

* Le nombre publié par l’ONS ne prend en compte que les suicides déclarés comme tels sur le certificat de décès. Le nombre réel pourrait avoisiner les 10.000.

** Suicide. L’envers de notre monde, de Christian Baudelot et Roger Establet (Seuil, coll. « Points », 288 p., 8,80 euros). Sortie le 8 février.