Familles de djihadistes étrangers en Syrie: «Les Kurdes nous disent: "C’est un fardeau, venez les chercher!"»

INTERVIEW Nadim Houry, responsable du programme de « lutte antiterroriste » au sein de l’ONG Human Rights Watch a pu rencontrer plusieurs Françaises parties en Syrie et actuellement détenues par les Kurdes…

Propos recueillis par Helene Sergent

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Nadim Houry (à gauche), lors d'une conférence de presse organisée par Human Rights Watch en février 2015.
Nadim Houry (à gauche), lors d'une conférence de presse organisée par Human Rights Watch en février 2015. — YASSER AL-ZAYYAT / AFP
  • Les avocats de familles de djihadistes détenus en Syrie et en Irak ont déposé plainte au début du mois de janvier pour « détention arbitraire ».
  • La plainte serait toujours en cours d’analyse au parquet selon les informations obtenues par 20 Minutes.
  • Les autorités françaises refusent pour le moment de rapatrier les ressortissants détenus en Irak et dans la région gérée par les Kurdes de Syrie.

Que veut faire la France de ses ressortissants partis en Irak et en Syrie? Depuis des mois, le ministère de la Justice, des Affaires Étrangères et l’Elysée peinent à défendre une ligne claire. Détenues ou retenues par les combattants kurdes en Syrie et par l'armée irakienne, ces familles majoritairement composées de femmes et d’enfants en bas âge sont maintenus dans un flou juridique et diplomatique.

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À plusieurs reprises, leurs proches ont tenté d’obtenir une réponse de l’État qui refuse pour l’heure de les rapatrier. Nadim Houry, responsable du programme de « lutte antiterroriste » au sein de l’ONG Human Rights Watch, a pu rencontrer plusieurs jeunes femmes vivant dans un camp de déplacés contrôlé par les Kurdes. Il livre à 20 Minutes le contenu de ces échanges et sa vision d’un débat sociétal particulièrement clivant.

Quel était l’objet de votre mission en Syrie ?

Je suis rentré la semaine dernière de Syrie après dix jours passés sur place. Je suis allé à Raqqa cet été et je souhaitais y revenir dans un contexte post-Daesh. Lors de la phase de combat militaire, il y a eu une véritable implication de la coalition internationale avec certains acteurs locaux. Mais maintenant, la majorité des pays occidentaux sont aux abonnés absents. J’ai pu me rendre également dans le camp de Roj contrôlé par les Kurdes, à l’extrême nord-est de la Syrie. 800 familles étrangères y vivent dont certaines sont françaises.

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Que vous ont dit les femmes françaises rencontrées sur place ?

Elles s’interrogent sur leur sort. Entamer des procédures judiciaires à l’encontre des femmes étrangères n’est pas la priorité des autorités kurdes en Syrie. Or les États dont elles sont originaires ne souhaitent pas non plus les rapatrier. La France, comme d’autres pays, évite soigneusement la question.

Les Kurdes n’ont jugé aucun étranger pour le moment et leur système judiciaire reste très rudimentaire. Ils nous disent : « On n’en veut pas, c’est un fardeau. Venez les chercher ». Ces femmes sont dans un vide juridique puisqu’elles ne sont pas en détention formelle, ni poursuivies par une autorité judiciaire officielle. Sur les 40 nationalités différentes, seuls la Russie et l’Indonésie auraient accepté de récupérer leurs ressortissants.

Les Kurdes nous disent : «On n’en veut pas, c’est un fardeau. Venez les chercher».

Le sort réservé à leurs enfants les préoccupe également. Il y a une présence humanitaire et une administration locale au sein du camp mais les conditions de vie sont difficiles. Les températures baissent, et il y a beaucoup d’enfants en bas âge. Un médecin est présent mais les médicaments ne sont pas toujours disponibles. Les cas de grippes et d’hépatites sont nombreux.

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La situation peut-elle évoluer selon vous ?

C’est extrêmement compliqué. Les Kurdes en Syrie ne revendiquent pas un État mais une région autonome. Les autorités locales ne veulent pas rendre les ressortissants étrangers à des individus, à des avocats ou à leurs proches. Ils veulent traiter directement avec les gouvernements et leurs représentants. Ils constatent qu’au niveau militaire, ça ne dérange personne de traiter avec eux, mais sur les questions politiques ou diplomatiques, soudainement il y a plein d’obstacles.

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Quel est le véritable enjeu selon vous ?

Depuis mon retour, j’entends l’opinion publique dire « les ramener, c’est ne pas respecter les victimes de Daesh ». Moi j’ai du mal à entendre ça. Mener un procès équitable, ce n’est pas seulement respecter les droits de la défense, c’est aussi respecter les droits des victimes. Ensuite, il y a la question des enfants. Ceux que j’ai vus là-bas sont très petits. Certains n’ont que quelques mois, ce sont des bébés. Or le discours officiel consiste à ne les considérer que comme un enjeu sécuritaire. Ce n’est pas juste. Il faut prendre du recul parce qu’on risque de créer des générations d’enfants de camps, d’enfants apatrides. Pour eux, il faut que la situation se débloque.