Marseille: «Le terrain qui pourrait être occupé par la mouvance djihadiste est déjà pris par les salafistes»

ISLAM Le conseil d’État a confirmé la fermeture de la mosquée salafiste As Sounna alors que Marseille semble épargnée par le mouvement djihadiste…

Adrien Max

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La mosquée As Sounna, dans le IIIe arrondissement de Marseille.
La mosquée As Sounna, dans le IIIe arrondissement de Marseille. — Boris Horvat / AFP
  • Le conseil d’État a confirmé la fermeture de la mosquée salafiste As Sounna à Marseille.
  • Marseille reste jusqu’à présent épargnée par la mouvance djihadiste.
  • La place qui pourrait être occupée par les djihadistes l’est déjà par les salafistes.

Le conseil d'Etat a confirmé mercredi la fermeture de la mosquée salafiste As Sounna, où près de 800 musulmans venaient prier chaque vendredi, dans le IIIe arrondissement de Marseille. Son imam, El Hadi Doudi, un  salafiste quiétiste arrivé en France en 1984, est dans le viseur des autorités. « La mosquée prône un islamisme radical dont l’influence s’étend à l’ensemble de la vie locale, en particulier aux plus jeunes », a indiqué le Conseil d’État, rejetant le recours de l’association de la mosquée contre cette fermeture.

Une note de mars 2017 des services de renseignement décrivait des prêches véhiculant « un islam revendicatif souhaitant la destruction des mécréants. » Selon le communiqué du conseil d’État, « au moins cinq fidèles sont partis rejoindre la zone irako-syrienne pour faire le djihad ». Si dans l’imaginaire collectif Marseille est plutôt épargnée par les départs vers l’Irak et la Syrie, est-ce que cette fermeture indiquerait que la ville deviendrait plus poreuse au djihadisme ?

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Identité forte, difficile à remettre en cause

Jusqu’à présent, Marseille est épargnée par la mouvance djihadiste, et les départs vers la zone irako-syrienne. Romain Caillet, chercheur et consultant spécialiste de la mouvance djihadiste, auteur de Le combat vous a été prescrit. Une histoire du jihad en France, avec Pierre Puchot, confirme cette tendance.

« Est ce que les quartiers sont pires à Nice ou à Marseille ? Est ce que les problèmes sociaux sont plus importants à Nice ou à Marseille ? Pourtant il y a eu environ 115 départs à Nice, alors qu’à Marseille c’est beaucoup, beaucoup moins », avance-t-il.

Samir Amghar, sociologue, spécialiste du salafisme et chercheur à l’Université Libre de Bruxelles trouve une explication dans ce constat. « Il y a une majorité de salafistes, chez qui la pression communautaire et l’appartenance sont fortes. L’identité marseillaise est également forte. On se définit avant tout comme Marseillais, pour la remettre en cause c’est compliqué », considère le chercheur.

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Salafisme, oui. Djihadisme, non.

Un ancien membre des services de renseignements et ancien responsable des relations avec le culte musulman confirme cette forte présence salafiste : il y aurait pas moins de 15 lieux de cultes salafistes à Marseille : « Oui, c’est beaucoup, même pour une ville comme Marseille. Le salafisme algérien s’est largement développé dans la ville, en particulier grâce à El Hadi Doudi. »

Mais salafisme ne veut pas dire djihadisme, loin de là. « Cet islam ultraorthodoxe affirme sa suprématie sur les valeurs de la république, mais n’appelle pas au soulèvement, ni au meurtre. Cet imam a une vision bipolaire du monde : les musulmans et les non-musulmans. Il voit l’interventionnisme américain en Irak comme une déclaration de guerre et peut appeler au soulèvement des peuples de cette région, victime d’injustices selon lui. Mais il s’oppose systématiquement aux attentats, qui n’ont rien à voir avec l’islam et il n’appelle pas au soulèvement dans nos pays, qui ne sont pas en situation de guerre », contextualise Samir Amghar.

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Une exception qui confirme la règle

Pour Romain Caillet, la présence salafiste à Marseille couperait l’herbe sous les pieds des djihadistes, en quelque sorte.

« Le terrain qui pourrait être occupé par la mouvance djihadiste est déjà pris par les salafistes. Mais, je ne dis pas que c’est grâce à eux pour autant », avance ce spécialiste.

Si le mouvement salafiste venait à perdre du terrain avec cette fermeture, est ce que les djihadistes pourraient en gagner ? C’est toute la question selon Romain Caillet, qui considère qu’il y a deux points de vue : « Il est faux de dire qu’en fermant cette mosquée certains vont aller vers le djihad, comme il est faux de dire qu’ils vont devenir de bons Français », considère-t-il.

Selon lui, le problème est ailleurs : « D’un point de vue sécuritaire cette mosquée ne pose pas de problème, mais est-ce qu’elle correspond à l’islam que veulent les politiques et l’opinion publique ? Non. » Pour Samir Amghar, cette fermeture serait l’exception qui confirme la règle : Marseille reste épargnée par le djihadisme. Sans que la ville soit pour autant protégée du risque de devenir poreuse au djihadisme dans les années à venir.