Bilan 2017 des actes antisémites: «La minorité juive est touchée de manière disproportionnée par les violences»

INTERVIEW Directrice de recherche au CNRS et à Sciences Po, Nonna Mayer revient pour « 20 Minutes » sur le dernier bilan du ministère de l’Intérieur relatif aux actes antisémites…

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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Profanation du cimetière Juif à Hautepierre (Bas-Rhin) en 2010

Profanation du cimetière Juif à Hautepierre (Bas-Rhin) en 2010 — G. VARELA / 20 MINUTES

  • Selon un bilan dressé par la Place Beauvau, les actes antisémites ont été moins nombreux mais plus violents en 2017.
  • Un situation «inquiétante» pour Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS et à Sciences Po.

Des actes antisémites moins nombreux mais plus violents. Selon le dernier bilan publié mardi soir par le ministère de l’Intérieur, les menaces à caractère antisémite ont baissé de 7,2 % en 2017 par rapport à 2016. En revanche, les actions violentes ciblant des juifs ont augmenté « de manière préoccupante » de 26 %. Pour comprendre cette situation, 20 Minutes à poser quelques questions à  Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS et à Sciences Po.

Les actes racistes ont reculé en 2017, mais les violences antisémites et antimusulmanes ont augmenté

Comment analysez-vous les chiffres publiés mercredi soir par le ministère de l’Intérieur ?

Globalement le nombre d’actes à caractère antisémite - comme d’ailleurs les autres actes racistes notamment islamophobes-, sont en baisse par rapport à l’an dernier (de respectivement -7 %, -35 % et -15 %) et plus encore par rapport à 2015, année marquée par un pic de violences exceptionnellement élevé. Mais ces « actes » comprennent des « actions » (agressions contre les personnes et les biens) et surtout des « menaces » (propos, gestes injurieux, inscriptions), qui représentent environ les 3/4 des 950 actes racistes antisémites ou islamophobes recensés cette année.

Or, si les menaces baissent, les actions, elles, augmentent (+26 % pour les actes antisémites cette année, contre +7,5 % pour les actes islamophobes) ainsi que leur degré de violence. C’est inquiétant. D’autant que la minorité juive est peu nombreuse - estimée entre 500.000 et 600.000 si l’on extrapole à partir des personnes se déclarant de confession ou d’origine juive dans les sondages. Elle est donc touchée de manière disproportionnée par ces violences (38 % des actes, 31 % du total des menaces antisémites recensées).

Ces chiffres sont-ils fiables ?

Ces chiffres reflètent des tendances, ils ne sont pas exhaustifs. Ils sous-estiment largement le phénomène et notamment l’antisémitisme ordinaire (crachats, insultes, regards) au quotidien. Beaucoup de victimes ne vont pas déposer plaintes. Quand elles le font, leur plainte n’est pas toujours enregistrée, juste portée à la main courante. On est très loin du compte.

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De manière générale, comment évoluent les faits antisémites en France ?

Le nombre total d’actes antisémites signalés cette année (311) est faible comparé aux records de 2000 ou 2002 (743 et 936). Mais sur le long terme il est préoccupant. Il a connu un accroissement spectaculaire après le début de la seconde intifada en 2000 et depuis, il n’est jamais retombé au niveau d’avant (69 en 1999).

Les pics de violence coïncident généralement avec les épisodes très médiatisés des affrontements israélo-palestiniens. Des Français juifs sont rendus responsables de ce qui se passe en Israël, tout comme symétriquement des Français musulmans sont amalgamés aux terroristes djihadistes. La scène internationale sert souvent de déclencheur.

Quelle est la perception de l’antisémitisme au sein de la population française ?

Il est massivement condamné. Le sondage annuel de la CNCDH, réalisé depuis 1990, montre que fin 2016, plus des deux tiers des personnes interrogées estiment « qu’il faut une lutte vigoureuse contre l’antisémitisme » et que 83 % jugent qu’il faut condamner sévèrement des propos insultants comme « sale juif ».

Il n’y a donc aucune complaisance à l’égard des actions et menaces antisémites. Elles ont plutôt fait réagir en faveur des victimes. Les opinions ont évolué en sens contraire des passages à l’acte après la seconde intifada. À partir de 2002, les juifs en France sont la minorité la mieux acceptée, avec le score le plus élevé sur l’indice longitudinal de tolérance.