VIDEO. Meurtre d'Alexia Daval: Qu'est-ce que le «victim blaming»?

PAROLE Les explications de l’avocat de Jonathann Daval, qui a reconnu mardi avoir tué son épouse Alexia, ont suscité de nombreuses critiques...

Anne-Laëtitia Béraud

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Jonathan Daval, le mari d'Alexia, la joggeuse tuée, le 5 novembre 2017.
Jonathan Daval, le mari d'Alexia, la joggeuse tuée, le 5 novembre 2017. — SEBASTIEN BOZON / AFP
  • Le corps d’Alexia Daval a été retrouvé le 30 octobre 2017 calciné, caché sous des branchages dans un bois près de Gray-la-Ville en Haute-Saône.
  • L’avocat du mari a expliqué mardi que son client a tué sa femme « par accident », avant d’évoquer la « personnalité écrasante » d’Alexia.
  • Des propos dénoncés par certains comme du « victim blaming ».

Beaucoup de bruit autour d’une prise de parole. L’avocat de Jonathann Daval, qui a avoué mardi le meurtre de son épouse fin octobre 2017 en Haute-Saône, a évoqué la personnalité « écrasante » d’Alexia Daval dans ce drame. Devant la presse, et comme le montre la vidéo ci-dessous, Randall Schwerdorffer a expliqué, pour défendre son client, qu’« Alexia avait une personnalité écrasante, [Jonathann] se sentait rabaissé, écrasé. »

>> Notre dossier sur l'affaire Alexia Daval 

L’avocat a par ailleurs estimé qu'« il y a deux victimes dans cette affaire, Alexia Daval et Jonathann Daval », ajoutant : « C’est un couple dont malheureusement l’un des conjoints était violent mais ce n’est pas celui auquel on pense, c’est-à-dire qu’Alexia, en période de crise, pouvait avoir des accès de violence extrêmement importants à l’encontre de son compagnon. »

« L’inversion de la culpabilité »

Des propos qui ont immédiatement fait réagir. Certains internautes ont pointé le « victim blaming », soit le « blâme de la victime », ou encore « l’inversion de la culpabilité », un discours qui vise à rendre la victime partiellement ou entièrement responsable de son agression.

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La militante féministe et cheffe d’entreprise Caroline de Haas est revenue ce mercredi sur cette stratégie de « faire passer la victime pour une folle, une agressive, une hystérique. Une femme à la "personnalité écrasante" ».

La secrétaire d’Etat à l’égalité hommes-femmes, Marlène Schiappa a elle aussi dénoncé des propos « scandaleux » sur RTL : « En disant ça, on légitime les féminicides, on légitime le fait que, tous les trois jours, il y a une femme qui est tuée sous les coups de son conjoint. » « Je trouve que c’est extrêmement dangereux de relayer cela », a-t-elle ajouté.

Ernestine Ronai, responsable de l’Observatoire départemental de Seine-Saint-Denis des violences envers les femmes, explique à 20 Minutes que cette « inversion de la culpabilité » est analysée en France depuis une vingtaine d’années. Cette stratégie revient en boucle dans les discours de l’agresseur sur sa victime. « L’agresseur reconnaît avoir maltraité sa victime, mais prend un prétexte de la vie quotidienne pour l’accabler, comme si un bifteck trop cuit pouvait constituer une infraction justifiant le fait de la brutaliser », expose la coprésidente de la commission « violences de genre » du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE).

Discours de l’agresseur et de ses alliés

Cette stratégie est mise en place « par l’agresseur et ses alliés », précise Marie Cervetti, directrice du centre d’hébergement et de réinsertion FIT, une femme, un toit. « Ces alliés expliquent que, dans la vie privée, c’est une personne tout à fait sympathique alors que la victime, elle, n’a jamais le bon profil et qu’elle l’a cherché avec sa tenue ou son attitude », détaille cette membre du Haut Conseil pour l’égalité entre les femmes et les hommes.

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« Regardez le discours sur Théo L. : « "Violé ? Noir, il vient des quartiers, il aurait trempé dans du trafic de drogue. Pas quelqu’un de bien, assurément !" répondra-t-on », illustre-t-elle. Cette stratégie de « l’inversion de la culpabilité » est « extrêmement dangereuse car la victime culpabilise », l’empêchant de surmonter son traumatisme, souligne Ernestine Ronai.

Les deux spécialistes des violences faites aux femmes pointent la responsabilité des médias dans la déconstruction de cette stratégie. « Les journalistes doivent savoir reconnaître ce discours pour savoir l’analyser. Cela passe par de la formation dès les écoles de journalisme », plaide Ernestine Ronai.

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Selon la militante, le vocabulaire utilisé par les journalistes est important pour rendre compte de ces violences. « Les crimes de genre ne devraient pas être catalogués dans la rubrique "faits divers", mais rejoindre la rubrique "société" car il s’agit d’une question sociétale. Les journalistes devraient par ailleurs remplacer le terme de "drame familial" par celui de "violence de genre" ou "violence masculine contre les femmes" », préconise-t-elle. Les mots ont un sens, leur utilisation pour le grand public participerait à faire évoluer les mentalités.

Traitement médiatique et éducation

« C’est plus largement une éducation à faire, dans les médias comme dans les familles », ajoute Marie Cervetti. « La société est construite sur des stéréotypes, notamment à propos des femmes. Il s’agit de déconstruire des idéologies installées », avertit-elle.

« Il faudrait enfin arrêter de saucissonner la liberté des femmes en domaines. On parle un jour de l’espace public [qui n’est pas accueillant pour les femmes], ensuite des problèmes dans les transports, puis les écarts de salaires, puis un jour des violences faites aux femmes. C’est pourtant une seule et même question, et cette question est politique », conclut Marie Cervetti.