Alsace: A l'Ehpad de Woerth, «si on arrive à lever, laver et nourrir tous les résidents, c'est déjà bien»

REPORTAGE A l'Etablissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) de Woerth en Alsace, les aides-soignants, infirmiers et autres membres du personnels se sont mobilisés avec des familles de résidents ce mardi...

Bruno Poussard

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Des aides-soignants et infirmiers de plusieurs Ehpad du nord de l'Alsace se sont rassemblés devant l'établissement de Woerth après une matinée de mobilisation à Strasbourg.
Des aides-soignants et infirmiers de plusieurs Ehpad du nord de l'Alsace se sont rassemblés devant l'établissement de Woerth après une matinée de mobilisation à Strasbourg. — B. Poussard / 20 Minutes.
  • Ce mardi, les personnels des établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes et les familles des résidents étaient mobilisés dans tout le pays.
  • A l'Ehpad de Woerth (Bas-Rhin), malgré deux grosses Unités de vie protégées, les conditions de travail sont jugées de plus en plus difficiles.

De notre envoyé spécial à Woerth (Bas-Rhin),

Les larmes ne sont pas loin. Au moment de parler de son métier, Laetitia se laisse gagner par l’émotion. En 2012, cette ex-conseillère financière est devenue aide-soignante à 30 ans. Par amour des personnes âgées, glisse la jeune maman : « Je voulais bosser avec des personnes atteintes d’Alzheimer pour prendre soin d’elles, chanter avec elles… J’étais loin de penser qu’elles ne prenaient pas de douche tous les jours. »

Dans l'Etablissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) où elle travaille, à Woerth, dans le nord de l’Alsace, la douche, c’est une fois toutes les deux semaines pour les 60 résidents. « Si on arrive à tous les lever, laver et nourrir, c’est déjà bien, regrette-t-elle. Aujourd’hui, je ne peux pas être dans le bien-être comme je le souhaiterais. » Ni comme elle l’a appris dans une de ses (re) formations.

Des résidents atteints de démence ou d’Alzheimer

Des deux côtés de la maison de retraite ouverte en 2012, deux UVP, des Unités de vie protégées, pour 40 personnes âgées atteintes de démence ou d’Alzheimer. Pourtant, pas d’effectifs supplémentaires. Mais deux aides-soignants(e) s (pour 20 lits) le matin, un(e) l’après-midi. « Et certains résidents sont très agités, ça nous arrive de recevoir des coups de poing ou de pied », prolonge Muriel Reichart, infirmière.

« En psychiatrie, il y a un salarié pour un patient, alors qu’ici, nous sommes 0,74 pour un résident. Et un grand nombre de patients sont atteints de démence. »

 

L'entrée de l'Ehpad de Woerth, en Alsace, en ce jour de mobilisation des aides-soignants et autres personnels des Ehpad de toute la France.
L'entrée de l'Ehpad de Woerth, en Alsace, en ce jour de mobilisation des aides-soignants et autres personnels des Ehpad de toute la France. - B. Poussard / 20 Minutes.

Après un rassemblement matinal à Strasbourg, une trentaine de salariés en grève (de plusieurs établissements publics du coin) se sont donc rassemblés devant la maison de retraite de Woerth pour s'insurger contre leurs conditions de travail « indignes » et ce traitement « inhumain » réservé aux résidents. «  En France, il faut qu’on se rende compte qu’on sera à leur place demain », insiste Laetitia.

Des blessures mentales et physiques du côté des salariés

A Woerth comme ailleurs, les résidents sont de plus en plus grabataires. Mais il y aurait de moins en moins de soignants pour les aider. En parallèle, de plus en plus d’arrêts de travail. Et des blessures mentales ou physiques. « Certains se sont même cassé le dos au travail », ajoute Laetitia. Cette dernière, elle, a vécu un burn-out en octobre. « Et c’est pour ça que je me bats maintenant », embraye-t-elle.

Dans un audit anonyme effectué en interne par la branche locale du syndicat FO - visant à alerter l’Agence régionale de santé -, plusieurs de ses collègues ont cité le mot « suicide ». Aux yeux des personnels mobilisés, l’heure est grave, après une lente dégradation de la situation. S’ils ne sont toujours pas entendus dans les semaines à venir, des salariés de l’Ehpad de Woerth envisagent une grève de la faim.

Les résidents et leurs familles pâtissent de ces conditions

Les grévistes réclament des moyens humains, formés et capables de prendre en charge l’évolution des pathologies. « Mais recruter des soignants est un problème, ce n’est pas un métier que les jeunes vont choisir, estime Laetitia. On bosse parfois trois week-ends par mois, ou six jours de suite avec un seul jour de repas dans la semaine… » D’autant que la cadence imposée « épuise » le personnel.

L’infirmière Astrid Strebler, qui a dû travailler au pied levé à Noël et au Nouvel an pour remplacer une collègue malade, illustre :

« Ça m’est arrivé de déboucher des toilettes, on est trop polyvalents… Les infirmières doivent aussi s’occuper du standard ou du secrétariat médical. Quand le téléphone sonne trois fois alors qu’on fait le pansement d’un résident, ce moment relationnel déjà court en prend encore un coup… On est débordés par des choses qui ne sont pas de notre ressort alors qu’on aimerait aussi transmettre notre savoir-faire à la nouvelle génération. »

 

Et sa collègue Muriel Reichart de renchérir :

« Quand on rentre dans une chambre où la famille d’un résident nous interpelle, on est obligés de leur répondre en gardant la poignée de la porte dans la main pour leur faire comprendre qu’on a peu de temps… On vient parfois avancer le travail plus tôt le matin pour s’enlever un peu de stress et avoir l’esprit un peu plus disponible. Mais ce ne sont pas des heures supplémentaires… »

 

Des familles de résidents mobilisées en soutien des personnels

Également mobilisées, des familles de résidents de la maison de retraite de Woerth ont déjà envoyé des courriers pour solliciter la direction. Pas question de mettre en cause le personnel, mais de le soutenir. « Ce week-end, je suis venue pour donner à manger à ma maman, comme ils n’étaient que deux, détaille Georgette Schneider. Sinon, elle n’aurait peut-être eu de repas avant 20h...»

La mobilisation des personnels des maisons de retraite du nord de l'Alsace devant l'Ehpad de Woerth a rassemblé une grosse trentaine de personnes, dont des familles de résidents.
La mobilisation des personnels des maisons de retraite du nord de l'Alsace devant l'Ehpad de Woerth a rassemblé une grosse trentaine de personnes, dont des familles de résidents. - B. Poussard / 20 Minutes.

«Des fois, les aides-soignants mettent vingt minutes à venir quand un résident sonne pour se relever des toilettes comme ils doivent courir partout, ajoute Christiane Meyer, dont le papa est résident. On ne met pas ici nos parents de gaieté de cœur, mais on fait ce choix pour qu’ils vieillissent dans de bonnes conditions. » Celles pour lesquelles ces familles payent, et qu’elles réclament aujourd’hui aux côtés des salariés mobilisés.