VIDEO. Grève dans les Ehpad: «C'est déplorable»... Les soignants épuisés réclament plus de moyens

SOCIAL A l’occasion de cette journée de vaste mobilisation, les personnels d’EHPAD et ceux travaillant à domicile auprès de personnes âgées dépendantes réclament davantage de moyens pour améliorer leurs conditions de travail…

Anissa Boumediene

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Illustration. Deux infirmiers aident une personne âgée dans une maison de retraite.
Illustration. Deux infirmiers aident une personne âgée dans une maison de retraite. — ISOPIX/SIPA
  • Sept syndicats appellent à la grève les personnels travaillant en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.
  • Aides-soignants, infirmiers et cadres de santé dénoncent la dégradation de leurs conditions de travail, que ce soit dans les établissements publics, privés ou dans le secteur de l’aide à domicile des personnes âgées.
  • Ils réclament, avec l’Association des Directeurs au service des Personnes Âgées (AD-PA), davantage de moyens.

Ils en ont marre et comptent bien le faire savoir. Les représentants des personnels ont appelé à une grève nationale inédite dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) ce mardi, pour réclamer plus de moyens. Ce mouvement unitaire regroupe CGT, CFDT, FO, Unsa, CFTC, CFE-CGC et SUD, avec le soutien de l’association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) et d’associations de retraités. Dans le viseur, la réforme controversée du financement des Ehpad, qui ajoute aux craintes des représentants des personnels, qui dénoncent de longue date les manques chroniques d’effectifs dans les établissements. Un manque humain qui impacte les conditions de travail des personnels et la qualité des soins des résidents.

« Un grand cri d’alerte »

« C’est une mobilisation d’une ampleur inédite, qui rassemble tous les acteurs du service d’aide aux personnes âgées dépendantes : les EHPAD, mais aussi les personnels et les aidants, qui accompagnent nos aînés dépendants à domicile, insiste Pascal Champvert, président de l’Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA). Ainsi que des associations familiales et des organisations de retraités. Cette grève, c’est un grand cri d’alerte ».

 

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Depuis de nombreux mois, des personnels soignants en EHPAD sont à bout de souffle et dénoncent la détérioration de leurs conditions de travail et de la qualité des soins qu’ils prodiguent aux résidents. Des aides-soignants CGT ont ainsi donné des exemples de « toilettes faites en moins 10 minutes », ou de « résidents à qui on met des couches par manque de temps pour les accompagner aux WC ». Pour Pascal Champvert, « la problématique, c’est l’ensemble de l’accompagnement des personnes âgées, c’est la manière dont nous traitons nos aînés qui, font les frais d’un "âgisme", une forme de racisme anti-personnes âgées qui poussent nombre d’acteurs à détourner les yeux de cette question, déplore-t-il. Il faut lutter contre cet âgisme ».

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Un gouvernement « à côté de la réalité »

Pour cela, le directeur de l’AD-PA aimerait pouvoir échanger avec le président de la République, « mais M. Macron, qui devait nous recevoir lundi, a annulé notre entrevue, et la ministre de la Santé ne veut pas nous recevoir », regrette Pascal Champvert, qui « espère qu’une forte mobilisation changera la donne ». De son côté, Agnès Buzyn a déploré ces derniers jours « une forme d’Ehpad bashing » à propos de « dysfonctionnements » selon elle largement médiatisés à l’approche de cette grève nationale. « Je ne veux pas les nier, ce sont des réalités, mais ce ne sont pas non plus des généralités », a-t-elle ajouté. La ministre a rappelé que les moyens alloués aux Ehpad ont été augmentés de 100 millions d’euros dans le budget 2018 de la Sécurité sociale, dont 72 millions d’euros pour créer des postes de soignants dans les Ehpad. Elle a en outre annoncé le déblocage d’une enveloppe supplémentaire de 50 millions d’euros, pour que les Agences régionales de santé puissent « spécifiquement accompagner les Ehpad les plus en difficulté », réaffirmant par ailleurs sa volonté que la réforme controversée du financement des Ehpad, qui doit s’étaler sur sept ans (2017-2023), se fasse « sans réductions de postes ».

Un plan qui ne satisfait pas les acteurs du secteur. « Avec leurs 50 millions d’euros, la ministre et le gouvernement sont à côté de la réalité, réagit Pascal Champvert. Cette grève traduit un mouvement sociétal de fond », pour un système à bout de souffle. « En 2007, le gouvernement d’alors promettait d’atteindre 8 salariés pour 10 résidents en EHPAD, se souvient le président de l’AD-PA. Aujourd’hui, on est à peine à une moyenne de 6 salariés pour 10 résidents, voire moins dans certains établissements. Là, ça suffit, l’Etat doit enfin tenir ses engagements. Ce n’est pas 50 millions d’euros qu’il faut : il faudrait entre 3 et 5 milliards d’euros par an, et embaucher plusieurs centaines de milliers de personnels soignants, plusieurs études le montrent, assurent Pascal Champvert. Le président veut réduire le chômage ? Développer l’aide aux personnes âgées est un moyen imparable d’y parvenir ».

« On ne bénéficie d’aucune écoute »

Car « quelques millions ne suffiront jamais à changer quoi que ce soit à un problème de fond d’une telle ampleur, renchérit Vanessa, infirmière en EHPAD. En entretien individuel, les aides-soignantes ne demandent pas d’augmentation, elles réclament plus d’effectifs : elles travaillent comme des forçats, jusqu’à trois week-ends par mois, le tout pour 1.200 euros, zéro reconnaissance et une montagne de stress », désespère la jeune femme. Ce mardi, tous ses collègues seront grévistes, « mais ils iront travailler quand même, parce qu’il n’y a pas assez d’effectifs pour aller manifester : impossible de laisser les résidents livrés à eux-mêmes ! »

Vanessa, elle, ne prendra pas le chemin du travail ce mardi. Depuis plusieurs semaines, elle est en arrêt de travail pour un burn-out. « Un jour, je n’ai plus pu aller au travail : trop de souffrance au quotidien, impossible d’y retourner, raconte la jeune femme. On est dans un système qui maltraite le personnel, qui est dans un état plus qu’avancé d’épuisement professionnel, de douleurs physique et psychique. Quand vous avez fait leur toilette à une vingtaine de résidents en une matinée, vous avez le dos et les épaules en compote, et honnêtement, on finit par être moins patients avec les résidents, les tensions entre collègues se développent, c’est décourageant », soupire Vanessa, « lassée de [se] battre contre des moulins à vent. Nos budgets sont sans cesse coupés, nous n’avons pas les moyens humains d’assurer les soins de base, et encore moins des animations pour tous les résidents, c’est déplorable ».

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Faute de voir les effectifs humains se développer du jour au lendemain, Vanessa aimerait déjà pouvoir parler de ce qui ne va pas. « On ne bénéficie d’aucune écoute, alors qu’on accompagne des personnes en fin de vie, parfois gravement malades, tout en manquant gravement de moyens, que ce soit en EHPAD ou à domicile d’ailleurs. On est seules et démunies. On arrive le matin au travail, on enfile notre blouse, pleine de bienveillance et une fois le soir venu, on la retire en étant dégoûtée de ces journées de folie où on n’a même pas le temps de répondre aux sonnettes des résidents. On ne respecte plus la dignité des personnes âgées et on finit par ne plus vouloir faire ce métier, alors que c’est pour moi le plus beau métier du monde ».