VIDEO. Blocage des prisons: «1.300 euros pour prendre un coup de lame, c'est pas cher payé»

TEMOIGNAGE Malgré une série de propositions pour changer la donne, dans les prisons, l'espoir se meurt...

Emilie Petit

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L'agression de trois surveillants à la centrale de Vendin-le-Vieil a sonné la révolte.
L'agression de trois surveillants à la centrale de Vendin-le-Vieil a sonné la révolte. — MICHEL SPINGLER/AP/SIPA
  • Pendant plus de dix jours, de nombreux établissements pénitentiaires ont été bloqués par les surveillants de prison. Parmi lesquels celui de Vendin-le-Vieil.
  • Un projet d’accord présenté par la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, a été signé par l’Ufap-Unsa, syndicat majoritaire des surveillants de prison. Au grand dam de certains d’entre eux.
  • Des sanctions ont déjà commencé à tomber sur les agents grévistes.

Il n’y croit plus. Malgré la signature d’un projet d’accord, le 26 janvier, proposé par la garde des Sceaux, Julien (*), surveillant de prison depuis de nombreuses années, reste amer. Les propositions de Nicole Belloubet ne l’ont pas convaincu. Loin de là. « Tous ceux qui prennent des décisions sont déconnectés », lâche-t-il, à la fois lassé et résigné.

Il n’a pourtant jamais songé à raccrocher. Même si de temps en temps, quand même, « on se demande ce qu’on fait ici ». « Maton » depuis quelques années à la centrale de Vendin-le-Vieil, il est resté mobilisé pendant douze jours, ces deux dernières semaines, tout comme ses confrères d’une centaine d’établissements en France. Contre l’insécurité grandissante, le manque de formations, les salaires « beaucoup trop bas par rapport aux risques que l’on prend au quotidien ». Et surtout contre ce « flicage intempestif » qui, il l’assure, les empêche, lui et ses collègues, de faire correctement leur boulot.

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« On est censé se servir des caméras de surveillance en cas de problème seulement. Sauf que l’administration s’en sert pour nous dire ce qu’on a mal fait. On a beau leur expliquer que, si on a fait ça comme ça, c’est qu’on ne pouvait pas faire autrement, ils s’en fichent. Ils ne nous écoutent pas. »

« Nous avons prévenu à plusieurs reprises notre administration »

Il en veut pour preuve l’agression de trois surveillants par un détenu radicalisé, le 11 janvier, à Vendin. «  Le détenu nous avait dit qu’il passerait à l’acte. Nous avons prévenu à plusieurs reprises notre administration. Qui nous a répondu, à chaque fois, qu’il n’y avait aucun risque… ». Pas une première, selon Julien. L’année dernière, deux détenus en sont venus aux mains. L’un d’eux à fini par tuer l’autre. Là encore, l’administration aurait été alertée. « Résultat : deux de nos collègues vont passer en commission pour manque de surveillance et manque de rigueur ! » s’insurge-t-il.

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S’il est encore là, ce n’est pas par amour pour son métier, mais plutôt par commodité. « Surtout depuis que je suis à la prison de Vendin-le-Vieil. On a un bon service. Nos cycles de travail me permettent, aujourd’hui, d’avoir une vie à côté et de profiter de voir ma femme et mes enfants un peu plus. Et puis, j’ai le crédit de ma maison à payer donc même si je voulais partir, je ne pourrais pas », explique-t-il.

« Ce sont des grosses centrales qui ressemblent à des HLM »

Au cours de sa carrière, Julien a vu la prison se transformer. « J’ai commencé à travailler dans une maison d’arrêt, à l’ancienne. C’était le régime totalitaire pénitentiaire. Puis, j’ai ensuite été transféré dans de nouveaux établissements, comme celui de Vendin. Ce sont des grosses centrales qui ressemblent à des HLM. Aujourd’hui, le mot d’ordre c’est « la paix sociale » ! ». Pas qu’il soit pour le conflit permanent. Mais cette volonté d’accalmie dans un lieu où règne, malgré tout, la violence physique et morale, ne colle pas, selon lui, à la réalité de son quotidien. « Tous ceux qui prennent les décisions n’ont pas été sur le terrain depuis tellement longtemps qu’ils ne se rendent pas compte de ce qu’il se passe vraiment derrière les murs. »

Sur la question de l’effectif, Julien reste, là encore, très critique. Pour lui, les 1.100 postes supplémentaires promis par la ministre de la Justice ne régleront pas le problème : « J’ai vu beaucoup de jeunes qui tenaient la route. Ils ne sont même pas restés un an. Parfois même, à la fin de leur service, ils ne revenaient pas… Et puis franchement, 1.300 euros pour prendre un coup de lame, c’est pas cher payé. »

Des sanctions à l’encontre des grévistes

Pour lui, le pire reste à venir. Car, à cette impression d’être pris entre deux étaux - les règles et process voulus par l’administration et la réalité du contact avec les détenus - s’ajoute celle de ne pas être entendu. « On a demandé des équipements de sécurité supplémentaires. Après ce qu’il s’est passé, on nous a dit qu’on les aurait dans deux mois. C’est déjà trop long ! Si jamais on les a vraiment… »

Alors que la plupart des établissements pénitentiaires ont, aujourd’hui, repris normalement leurs activités, des sanctions ont visiblement déjà commencé à tomber sur les grévistes. A Vendin, Julien assure que des suspensions de salaires et des mises à pied ont déjà touché quelques-uns de ses collègues.

(*) Le prénom a été changé