Blocage des prisons: Pour les détenus et leurs proches, «c'est insupportable humainement»

PRISON Depuis onze jours, les surveillants pénitentiaires bloquent plusieurs établissements pour protester contre leurs conditions de travail…

Helene Sergent

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Parloirs à la prison de Fresnes le 11 janvier 2018.
Parloirs à la prison de Fresnes le 11 janvier 2018. — STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
  • Depuis lundi 15 janvier, les surveillants pénitentiaires bloquent plusieurs établissements pour protester contre leurs conditions de travail.
  • Ce mouvement de protestation fait suite à l’agression de trois surveillants par un détenu djihadiste à Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais) jeudi 11 janvier.
  • Après onze jours de blocage, un détenu a saisi le tribunal administratif de Clermont-Ferrand pour « atteintes aux libertés fondamentales ».
  • Des familles de détenus dénoncent une dégradation des conditions de détention pour leurs proches.

« On se lève le matin, on a la boule au ventre. Et on se couche avec. On ne sait pas si à l’intérieur, ils vont craquer. Et s’ils craquent (…) ça peut vite mal tourner ». Depuis deux semaines, Lydia Trouvé n’a aucune nouvelle de son fils de 20 ans, incarcéré à la prison de Châteauroux (Indre). Comme des milliers de familles de détenus en France, la présidente du syndicat « Pour la protection et le respect des prisonniers » (PPRP) subit directement les conséquences du mouvement de protestation des surveillants pénitentiaires. Lancé le 15 janvier dernier à la suite de  l’agression de trois gardiens dans la prison de Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais), le blocage des centres de détention et maisons d’arrêt s’est mué en crise gouvernementale.

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En contact régulier avec de nombreuses familles, Lydia Trouvé ne sait pas quoi faire. « On habite à 2h30 de route de l’établissement et on se relayait avec une amie de mon fils pour les parloirs. Mais depuis deux semaines, c’est bloqué, personne ne répond quand on veut prendre rendez-vous », ajoute-t-elle.

« On a peur qu’ils craquent à l’intérieur »

Ce jeudi encore, et malgré la présentation de nouvelles mesures par le ministère de la Justice, 116 des 188 prisons françaises étaient encore touchées par le mouvement. Les gardiens de 42 établissements « refusaient encore, en totalité ou en partie, de prendre leur service (contre 72 le matin) », a indiqué à l’AFP la Direction de l’administration pénitentiaire (DAP). Peu représentés, les détenus et leurs proches sont pourtant les plus durement touchés par la paralysie des prisons.

A la rupture avec les proches, particulièrement mal vécue par les détenus, s’ajoutent l’impossibilité de cantiner (acheter des produits de la vie quotidienne), l’annulation ou la réduction du temps de promenade, la suppression des douches ou la perturbation des repas. Des conditions de détention très dégradées qui ont poussé un détenu du centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure (Allier) à saisir la justice. « Une audience est prévue vendredi à 10h devant le juge administratif pour statuer », précise à 20 Minutes son avocat Sylvain Gauché.

Dans le document transmis au tribunal, il précise que son client n’a « pu prendre aucune douche depuis neuf jours », « n’a pas eu droit à des promenades et reste depuis neuf jours dans sa cellule de neuf mètres carrés », « n’a pu suivre aucune activité », « n’a pu recevoir aucun produit acheté au moyen de la cantine, à l’exception du tabac » et précise que les « poubelles de sa cellule ne sont pas collectées (celle du couloir non plus) ».

« C’est une situation explosive »

Sans condamner le mouvement initié par les surveillants, associations et proches de détenus dépeignent un « cercle vicieux ». « Certains soins se feraient moins bien depuis le début du blocage, notamment la distribution de traitements de substitution pour les toxicomanes ou les détenus souffrant de dépression. C’est une situation explosive, c’est insupportable humainement. C’est une cocotte-minute, ça va exploser et ça risque de faire du mal », souffle un aumônier qui officie régulièrement en maison d’arrêt.

A Fleury-Merogis (Essonne), 123 détenus ont refusé de réintégrer leurs cellules jeudi dernier après la promenade, en signe de protestation. Dans une tribune publiée ce jour sur le site Street Press, un collectif de détenus raconte : « Sur le bâtiment D2, nous étions plus d’une centaine à refuser de réintégrer nos cellules à l’appel de fin de promenade, qui avait été réduite à 45 minutes au lieu des deux heures quotidiennes (…) Nous payons le prix fort de ces blocages, la vengeance de l’administration est terrible, plusieurs personnes ont d’ores et déjà été envoyées au mitard, le quartier disciplinaire, et nous savons tous que nos conditions de détention seront rendues encore plus difficiles, du seul fait d’avoir refusé ces injustices ».

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Une longue « désescalade »

Paradoxalement, la perspective d’un accord et d’un retour à la normale inquiète l’avocat Sylvain Gauché : « Il y a une tension extrême. Les conditions de sécurité sont dégradées et honnêtement, il y a beaucoup d’appréhension sur une éventuelle reprise ».

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Un sentiment partagé par Alexis Saurin, président de la Fédération des Associations Réflexion Action Prison Et Justice (FARAPEJ) : « La désescalade va prendre énormément de temps. Quand les surveillants vont revenir dans les coursives, c’est sûr, ils risquent de se prendre des insultes suite à l’annulation des parloirs. On risque de voir une augmentation des procédures disciplinaires ».

En attendant, Lydia Trouvé continue de se battre pour les familles des détenus : « On est en état d’urgence désormais. On va prendre contact avec toutes les préfectures concernées par les blocages des parloirs pour rouvrir l’accès aux proches ». Et lui permettre d’enfin revoir son fils.