Rapport de la Fondation Abbé-Pierre: Quand une séparation fait basculer dans le mal-logement

SOCIAL Le rapport de la Fondation Abbé-Pierre rendu public ce mardi montre que les conditions de vie des familles se détériorent après une rupture…

Delphine Bancaud

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Photo de l'appartement trop exigu de Bintou.
Photo de l'appartement trop exigu de Bintou. — D.Bancaud/20minutes
  • L'éclatement de la cellule familiale a des conséquences sur le logement.
  • De nombreuses familles sont contraintes de vivre dans des logements exigus.

C’est une spirale infernale : une rupture sentimentale qui entraîne des problèmes en cascade, notamment de logement. Une situation dont se fait écho le rapport annuel sur le mal-logement de la Fondation Abbé-Pierre, rendu public ce mardi.

Un effort financier parfois insoutenable

Car après une séparation, de nombreuses personnes s’appauvrissent et ont plus de mal à prendre en charge les frais liés à leur habitat. « Celles qui ont la garde de leurs enfants et qui n’ont pas de nouveau conjoint, doivent souvent fournir un effort financier plus important pour se loger : elles ont parfois du mal à travailler en raison de problèmes de garde d’enfant et touchent souvent une pension alimentaire faible (et dans certains cas, pas de pension du tout) », constate Manuel Domergue, directeur des études de la Fondation Abbé-Pierre.

La crise de l’immobilier dans les grandes villes ne fait que renforcer leurs difficultés. La hausse du poids du logement dans les dépenses conduit dans les cas les pires à des impayés de loyers. Une situation vécue par Lydie, qui s’est séparée de son conjoint lorsqu’elle était enceinte. « J’ai dû me loger dans le parc privé dans un studio trop cher pour moi, car les demandes de logements sociaux prennent une éternité. Du coup, j’ai accumulé des dettes et aujourd’hui j’ai plusieurs mois de loyers impayés », raconte-t-elle à 20 Minutes.

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Le risque d’une expulsion

En s’accumulant, ces loyers impayés peuvent conduire à des expulsions. « D’ailleurs, les familles monoparentales* représentaient 32 % des expulsés en 2016 parmi les ménages que nous accompagnons », souligne Manuel Domergue. Ces dernières sont souvent contraintes ensuite de vivre dans des hôtels.

Une situation douloureuse que vit Fatoumata, qui a répondu à notre appel à témoins : « Je vis actuellement dans un hôtel avec mes trois enfants au bord d’une nationale dans les Yvelines. L’arrêt de bus se trouve à 1 km et comme il n’y a pas de trottoirs, je suis obligée de faire appel au Secours catholique qui nous récupère le matin pour nous déposer à l’école et qui nous ramène le soir. N’ayant pas de mode de garde, je postule aux offres d’emploi sans aucune garantie de pouvoir occuper un poste », déplore-t-elle.

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15 m2 de moins en moyenne

Quant aux ex-conjoints propriétaires, ils sont souvent contraints de vendre leur logement pour en louer un de moindre qualité. A l’issue d’une rupture, beaucoup de personnes sont aussi obligées de se loger dans des logements trop exigus ou comportant des défauts.

Selon une étude de l’Insee, les déménagements après divorce amènent les enfants à occuper un logement d’en moyenne 15 m2 de moins par rapport à leur ancienne maison. « Aujourd’hui, 18 % des familles monoparentales vivent en surpeuplement (c’est-à-dire qu’il leur manque au moins une pièce) contre 7 % des familles traditionnelles », observe ainsi Manuel Domergue.

C’est le cas de Bintou** qui vit avec ses cinq enfants dans un logement social de 50 m2 à Paris. Son ex-conjoint ne lui versant pas de pension alimentaire, elle assume seule les 505 euros de loyer. « Nous vivons péniblement dans ce faux trois-pièces. Mes quatre garçons âgés de 10, 11,14 et 16 ans dorment dans la même chambre, deux dans des lits superposés et deux sur des matelas par terre. Les grands dérangent souvent les petits en pleine nuit avec la lumière de leur portable. Et moi je dors avec ma fille dans le même lit », déplore-t-elle.

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Stress, fatigue et difficultés scolaires

« Dans de tels logements, la capacité des personnes à se reposer est altérée. Et ce manque de sommeil a des conséquences négatives sur la capacité de concentration des enfants à l’école et sur le niveau de stress des parents », commente Manuel Domergue. Ce que confirme Bintou : « Certains de mes enfants ont des difficultés à l’école. D’autant qu’ils n’ont pas la place de faire leurs devoirs à la maison. Parfois, ils sont obligés de se mettre par terre. Et quand ils travaillent, certains veulent regarder la télé, ça crée des disputes », raconte-t-elle.

« Dans les logements surpeuplés, les repas sont aussi facteur de stress. Les membres de la famille mangent à tour de rôle et souvent de la nourriture industrielle, faute de place pour cuisiner », souligne Manuel Domergue. « Les enfants dînent ensemble, mais toujours sans moi car on ne peut pas tenir tous autour de la petite table », explique Bintou. Et exit la vie sociale : « les enfants ne peuvent pas inviter de copains, ça les rend tristes », constate Bintou. Et elle a toujours l’impression de ranger : « Il y a des sacs et des valises partout. Ça me met les larmes aux yeux », confie-t-elle.

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Les parents « non-gardiens » ne sont pas épargnés

Après une rupture, le fait d’avoir un logement trop petit, peut aussi contraindre certains parents à renoncer à la garde alternée. Et, plus grave encore, le fait de ne pas avoir un logement correct influe aussi parfois sur la fréquence des contacts des parents qui n’ont pas la garde des enfants avec leur progéniture.

Un de nos lecteurs, qui a répondu à notre appel à témoins, raconte son quotidien difficile : « Divorcé depuis trois ans avec un revenu de 1 300 euros et une pension alimentaire à verser pour mes deux enfants, j’ai dû quitter le logement familial. Je n’ai pu louer qu’un studio plutôt petit qui m’oblige à partager mon lit avec l’un de mes fils âgé de 15 ans. Je pensais bénéficier d’une aide au logement, mais pour la société je n’ai qu’un droit de visite et je suis donc considéré comme célibataire. C’est la galère ! »

Une douleur à laquelle on apporte trop peu de remèdes, selon Manuel Domergue : « Les politiques du logement restent insuffisamment réactives face aux besoins des familles en recomposition. Dans le public et le privé, on construit des logements trop chers et trop standardisés, et pas assez de petits et de grands logements. »

*Selon l’Insee, une famille monoparentale comprend un parent isolé et un ou plusieurs enfants célibataires.

** Le prénom a été changé.