• Cet oral porterait sur un projet interdisciplinaire et compterait pour 15 % de la note finale.
  • L’intérêt pédagogique d’une telle épreuve est souligné.
  • Mais elle aussi jugée comme socialement discriminante.

Et si on évaluait les candidats au bac différemment ? Le rapport Mathiot sur la réforme du bac qui sera présenté ce mercredi au ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer, suggère d'instaurer un grand oral parmi les épreuves terminales de l’examen.

Cet oral pourrait porter sur un projet interdisciplinaire que l’élève aurait préparé tout au long de l’année avec des un groupe de camarades, mais il serait passé individuellement. Deux professeurs du lycée des candidats et une personne extérieure le feraient passer pendant une trentaine de minutes et il pourrait compter pour 15 % de la note finale.

« Permettre à un élève moyen à l’écrit de gagner des points à l’oral »

Une idée qui fait débat dans la communauté éducative. L’intérêt pédagogique d’une telle épreuve est souligné par Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) et directeur de l’Observatoire de l’éducation de la Fondation Jean-Jaurès : « Un tel oral permettrait de valider la capacité d’un élève à s’exprimer à l’oral, à ordonner ses idées et à faire une démonstration », estime-t-il. « Et il inciterait l’élève à adapter son niveau de langage à son auditoire. Ce qui l’obligerait à porter un effort particulier sur son langage pendant l’année de l’examen », ajoute-t-il.

« Dans l’absolu, faire travailler les élèves à l’aisance orale et à l’organisation de leur discours est une bonne chose. On sait qu’on n’a vraiment appris quelque chose que si on est capable d’en rendre compte. Donc si l’élève parvenait à tenir un métadiscours sur son projet interdisciplinaire, cet oral servirait à évaluer sa manière de mobiliser ses connaissances », indique aussi Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique et de didactique des langues à l’université Rennes 2. En ajoutant cependant un bémol : « Pour que cette épreuve ait un intérêt pédagogique, il faudrait qu’elle consiste en une sorte d’exposé de l’élève devant au moins un prof qu’il connaît déjà et avec deux examinateurs maximum, afin qu’il ne soit pas trop déstabilisé », affirme-t-il.

Autre atout de cette épreuve : elle permettrait de préparer l’élève à ce qui sera exigé de lui par la suite. « Les compétences orales sont importantes pour la réussite dans l’enseignement supérieur et l’insertion professionnelle », insiste Claire Krepper, du syndicat SE-Unsa. Dans les lycées, certains voient aussi cette épreuve comme une opportunité : « Si cet oral ressemble à celui des TPE (travaux personnels encadrés) de première, il serait intéressant. Car cela pourrait permettre à un élève moyen à l’écrit de gagner des points à l’oral. A condition qu’il ait travaillé sur un sujet qui l’ait passionné », estime Nathan Le Potier, secrétaire général de l’UNL.

« Cet oral serait discriminant socialement »

Mais l’idée d’instaurer un grand oral pose aussi des questions. Tout d’abord sur sa faisabilité : « Faire passer un tel examen d’une demi-heure à 500.000 candidats, cela me semble impossible », déclare la sociologue Marie Duru-Bellat. Par ailleurs, selon elle, préparer les élèves en amont serait difficile. « Si l’Education nationale estime qu’il est fondamental que les petits Français s’expriment mieux, il faut leur enseigner l’art oratoire. Mais pour l’heure, les professeurs de français n’ont ni le temps ni les petits effectifs leur permettant de le faire ».

« Pour qu’ils puissent réussir un tel oral, il faudrait que les lycéens aient des cours en petits groupes lors desquels ils s’entraîneront à prendre la parole », renchérit Nathan Le Potier. Quant à Philippe Blanchet, il se montre dubitatif : « Les enseignants de Français sont avant tout des profs de lettres. Ils ne sont pas formés à l’apprentissage de l’art oratoire. L’idéal serait que des enseignants en communication aident les élèves à préparer cet oral, mais ce n’est guère possible », souligne-t-il.

Plus grave : certains observateurs du monde éducatif estiment aussi qu’un tel oral pourrait accroître les inégalités entre élèves. « Cet oral serait discriminant socialement. Car il favoriserait les élèves disposant d’un capital culturel leur permettant de mettre en rapport les savoirs entre eux », lance Claire Gueville, secrétaire national du Snes. Un avis partagé par Marie Duru-Bellat : « Un tel oral serait discriminant car il risque d’instaurer des biais dans l’évaluation des candidats. Un examinateur ne serait pas sensible qu’à la manière dont l’élève mobilise ses connaissances, mais aussi à la richesse de son vocabulaire, à la manière dont il est habillé, aux traits de personnalité qu’il exprimerait », estime-t-elle.

« Si cet oral se passait devant un jury de trois personnes, il aurait des effets négatifs sur les élèves qui sont en insécurité linguistique. Car ils seraient stressés face à cette situation inhabituelle et auraient plus de risque de la rater que les autres élèves ayant l’habitude de la prise de parole dans leur contexte familial », ajoute Philippe Blanchet. Iannis Roder se montre beaucoup moins pessimiste : « Le jury jugerait aussi la capacité du jeune à rebondir dans la discussion, son intelligence des situations. Et moi qui enseigne en Seine-Saint-Denis depuis des années, je peux vous affirmer que lycéens des quartiers populaires sont plutôt doués sur ce point-là ».

Ce sera désormais à Jean-Michel Blanquer de trancher. Le ministre de l’Education va désormais consulter les organisations syndicales et annoncera vers la mi-février si le grand oral fera bien partie des épreuves… en 2021.