Moines de Tibéhirine: «Cette béatification est extraordinaire car, pour une fois, des personnes ordinaires vont être reconnues»

INTERVIEW Le prêtre Jean-Marie Lassausse, qui a géré le monastère de Tibéhirine en Algérie, évoque les sept moines français ont été enlevés puis assassinés en 1996, et reconnus «martyrs» par l'Eglise catholique...

Anne-Laëtitia Béraud
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Le cardinal Philippe Barbarin prie pour les sept moines du monastère de Tibhirine assassinés le 20 février 2007 en Algérie.
Le cardinal Philippe Barbarin prie pour les sept moines du monastère de Tibhirine assassinés le 20 février 2007 en Algérie. — AFP PHOTO / FAYEZ NURELDINE
  • Les sept moines de Tibéhirine et douze autres religieux assassinés durant « la décennie du terrorisme » en Algérie ont été reconnus martyrs en vue de leur béatification par l’Eglise catholique.
  • « 20 Minutes » a interviewé le prêtre Jean-Marie Lassausse qui a géré de 2001 à 2016 le monastère de Tibéhirine et vient de publier N’oublions pas Tibhirine (Bayard, 16,90 euros).
  • Jean-Marie Lassausse évoque notamment la reconnaissance de l’Eglise pour ces religieux « ordinaires » restés en Algérie pendant la guerre civile malgré les menaces, « en solidarité » avec les Algériens.

Vingt-deux ans après la mort des moines de Tibéhirine, l’Église a reconnu comme martyrs en vue de leur béatification les 19 religieux et religieuses assassinés entre 1994 et 1996 en Algérie.

Jean-Marie Lassausse a géré de 2001 à 2016 le monastère de Tibéhirine, d’où sept moines ont été enlevés avant d’être assassinés. Auteur du livre N’oublions pas Tibéhirine (Bayard, 16,90 euros), ce prêtre de 67 ans revient sur cette future béatification, ses quinze ans de service au monastère et la situation en Algérie où cet agronome vit toujours.

Que va changer la béatification des moines de Tibéhirine et des douze autres chrétiens de la décennie du terrorisme en Algérie ?

J’espère que la béatification de ces chrétiens va être bien reçue par les Algériens et qu’elle ne créera pas de polémique dans ce pays. Je veux souligner que cette béatification n’est pas contre les 200.000 personnes qui ont été tuées [durant la guerre civile en Algérie]. Elle est en solidarité avec elles. C’est pour favoriser ce processus de réconciliation et de pardon que nous avons engagé ce procès de béatification. Ensuite, celle-ci est extraordinaire car pour une fois, on béatifie des gens comme vous et moi. Ce n’est pas un pape, un évêque ou un grand responsable qui a été béatifié, mais des hommes et des femmes tout à fait ordinaires.

Photo non datée des moines trappistes du monastère de Notre-Dame de l'Atlas de Medea, dont sept ont été kidnappés puis assassinés entre mars ou avril 1996, en Algérie.
Photo non datée des moines trappistes du monastère de Notre-Dame de l'Atlas de Medea, dont sept ont été kidnappés puis assassinés entre mars ou avril 1996, en Algérie. - AFP

Quel peut être le sens de cette béatification dans la société française, alors qu’il y a aujourd’hui très peu de catholiques pratiquants ?

On peut y voir une fidélité de ces hommes et de ces femmes à ceux avec qui ils partageaient leur vie depuis des années. Ils ne sont pas partis de l’autre côté de la Méditerranée quand la situation est devenue très dure. On n’abandonne pas le navire quand il tangue. Elles sont restées malgré les années noires, en solidarité.

Pourquoi appelle-t-on les moines des « martyrs » ?

C’est un terme de l’Eglise catholique dans le cadre du procès en béatification des moines. En français, ce mot est compliqué car il renvoie à plusieurs sens. Le mot « martyr », en islam, signifie plutôt celui qui donne sa vie par une mort violente et qui va au paradis. Mais l’étymologie du mot « martyr » veut dire « témoin ». « Témoin » est d’ailleurs un terme que j’aurais préféré pour désigner les moines que j’ai appris à « connaître » grâce aux témoignages des Algériens sur place. Les moines, appelés « babass » [les « pères »] ont été des témoins d’une fidélité à Dieu et aux gens de Tibéhirine. Ils ont aussi été fidèles à la terre, parce que ces [moines] cisterciens sont d’abord des paysans.

Pourquoi votre livre est-il intitulé N’oublions pas Tibéhirine ? Qui oublierait le massacre des moines en Algérie en 1996 ?

Tibéhirine pourrait passer à l’oubli si ce lieu ne devient que le synonyme de l’affaire [qui s’y est passée], alors qu’il s’agit d’un lieu de partage et de convivialité entre des croyants différents. Et puis, j’ai voulu faire un rappel en direction des responsables de l’Eglise afin de nous battre pour que ce lieu reste ouvert et vivant, alors que les escortes des étrangers se rendant au monastère sont devenues une obsession pour les autorités. Tibéhirine reste un tel symbole entre l’Algérie et la France que nos amis algériens protègent, voire surprotègent le lieu.

Pourquoi cette « surprotection » a-t-elle été mise en place par les autorités algériennes ?

Quand on parle de Tibéhirine, je pense cela fait mal aux Algériens. Les médias, qui ont le devoir d’informer, en ont beaucoup parlé. Depuis les quelques résultats de l’enquête menée par le juge Trevidic en juillet 2015, il y a une accalmie et c’est bien qu’il en soit ainsi.

Qu’est-ce qui, selon vous, pourrait faire évoluer cette situation compliquée ?

Seul le dialogue résout tous les problèmes. C’est parce que l’on ne se connaît pas et qu’il y a une suspicion que l’on reste dans cette situation bloquée. Il faut un dialogue avec le ministère algérien de l’Intérieur pour dire ce que nous cherchons à faire avec Tibéhirine. Nous cherchons à y faire un lieu d’échanges, de convivialité, un petit lieu agricole avec trois à cinq personnes. C’est très important pour le vivre ensemble.

Les tombes des moines du monstère de Tibhirine assassinés, le 26 avril 2010 en Algérie
Les tombes des moines du monstère de Tibhirine assassinés, le 26 avril 2010 en Algérie - FAYEZ NURELDINE / AFP

Quelle est aujourd’hui la situation sécuritaire à Tibéhirine ?

Partout dans le monde, on peut être à la merci d’un fou. Mais, depuis vingt ans dans la région de Tibéhirine et Médéa, la situation est calme. Cependant, Tibéhirine reste un tel symbole entre l’Algérie et la France que nos amis algériens surprotègent le lieu. Les escortes [imposées aux étrangers et binationaux] sont devenues une obsession. Un exemple : une fois, je suis sorti de 20 mètres au-delà de la porte d’entrée pour montrer à une amie la construction de la mosquée, juste en face. La gendarmerie est venue pour me reconduire à l’intérieur du monastère. Cette situation et toutes les escortes à organiser sont excessivement difficiles à gérer pour les résidents du monastère. Cela amène des quiproquos avec les autorités et des mises en demeure.

Savez-vous où en est l’enquête de l’assassinat des moines ?

C’est l’affaire de la justice et je ne m’en mêle pas. L’important pour Tibéhirine, c’est le témoignage de vie que les moines ont donné à l’humanité.

Quelle est la vocation de Tibéhirine quand vous écrivez qu’il manque « l’accord explicite des autorités algériennes » et une « tiédeur de l’Eglise » pour faire vivre ce lieu ?

Je souhaite que Tibéhirine garde toujours la porte ouverte et devienne, selon les mots de monseigneur Pierre Claverie [évêque d’Oran] qui a été assassiné le 1er août 1996, une plateforme de rencontre entre croyants différents. C’est déjà le cas aujourd’hui, mais cela pourrait l’être beaucoup plus. Tibéhirine pourrait être un lieu d’exposition, de conférences, de rencontres ou de colloques internationaux. Ce serait bien pour l’Algérie, alors que son image reste marquée en France par le terrorisme. Pourtant cette période [de la décennie du terrorisme] est finie !

Quelle est cette « tiédeur de l’Eglise de donner une raison sociale » au monastère ?

On a eu tellement eu de reproches à propos de Tibéhirine que l’on est devenu timoré. On n’ose pas alors qu’il faut engager un dialogue avec les plus hauts dirigeants de l’Etat algérien pour que Tibéhirine soit reconnu comme un lieu de rencontre. Je reprends les mots du pape en disant : « N’ayez pas peur de Tibéhirine ». Nous ne voulons pas faire des Algériens des chrétiens, nous ne sommes pas dans le prosélytisme. Nous sommes pour la rencontre.

Illustration du monastère de Tibhirine en Algérie le 26 avril 2010
Illustration du monastère de Tibhirine en Algérie le 26 avril 2010 - FAYEZ NURELDINE / AFP

Après une expatriation en Tanzanie puis en Egypte, vous êtes arrivé en Algérie en 2000. Quelle est l’évolution de l’Eglise catholique dans ce pays depuis cette date ?

Les catholiques sont quelques dizaines en Algérie. Les relations sont bonnes avec le ministère des Affaires religieuses, mais elles ne suffisent pas. Si la liberté de conscience et de culte est reconnue par la Constitution algérienne, concrètement, il y a une petite suspicion [envers les catholiques]. Si on est pris dans un contrôle de police avec un livre religieux, on peut être embarqué au commissariat de police. C’est exagéré. Il faudrait à mon avis desserrer ce carcan de suspicion.

Après avoir quitté Tibéhirine, qu’allez-vous faire désormais ?

J’ai fait ce livre qui est une sorte de testament, car le monastère a désormais été donné à la communauté du Chemin neuf. Celle-ci va continuer le sillon tracé par les moines, avec une forte dimension œcuménique. Si les autorités algériennes l’acceptent, j’ai envie de terminer [ma vie] en Algérie. Je souhaiterais continuer à travailler sur les écrits des moines et le message spirituel qu’ils ont laissé à l’humanité et à l’Eglise. A Tibéhirine a été fondé le « ribat el-salam » « le lien de la paix », des rencontres entre les moines et les soufis de la confrérie Alawiyya de Bentounès. Si on me le permet, je voudrais continuer ce volontariat et creuser le sillon avec ce mouvement ouvert à la diversité, proche de nous par plusieurs fils spirituels. Bref, je souhaiterais agir pour le dialogue interreligieux.