Vos états généraux de la bioéthique : «J’ai conçu mes filles par PMA en Belgique, avant de faire don de mes ovocytes en France»

LA BIOETHIQUE ET VOUS (2/5) A l’occasion des Etats généraux de la bioéthique, « 20 Minutes » donne la parole à des hommes et des femmes dont les parcours incarnent les enjeux au cœur de ces débats. Aujourd’hui, Stéphanie, en couple avec une femme, raconte son combat pour concevoir en Belgique ses deux filles par procréation médicalement assistée (PMA), interdite en France aux couples d’homosexuelles…

Anissa Boumediene

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Après l'avis favorable du CCNE d'ouvrir la PMA à toutes les femmes, il faut désormais qu'un texte de loi soit élaboré, voté et promulgué pour consacrer cette égalité des droits entre toutes les femmes.
Après l'avis favorable du CCNE d'ouvrir la PMA à toutes les femmes, il faut désormais qu'un texte de loi soit élaboré, voté et promulgué pour consacrer cette égalité des droits entre toutes les femmes. — L.BONAVENTURE / AFP
  • A l'occasion des Etats généraux de bioéthique, ouverts depuis le 18 janvier, «20 Minutes» propose une série de portraits sur les thématiques abordées: PMA, GPA, fin de vie...
  • Parmi les sujets débattus, l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes, célibataires et en couple avec une femme.
  • Stéphanie, en couple avec une femme, s’est rendue en Belgique pour concevoir par PMA ses deux filles, avant de donner à son tour ses ovocytes. Elle raconte son parcours à « 20 Minutes ».

Son envie de devenir mère, Stéphanie l’a éprouvée très tôt. « J’avais environ 20 ans », se souvient cette enseignante spécialisée auprès d’élèves en difficulté, aujourd’hui âgée de 31 ans. Mais avec la personne qui partage sa vie, impossible de concevoir naturellement un enfant. La solution : recourir à la procréation médicalement assistée (PMA). Sauf que Stéphanie n’est, pour la loi française, pas une femme tout à fait comme les autres : elle vit en couple avec une autre femme. Et si dans l’hexagone les couples hétérosexuels ayant des troubles de la fertilité peuvent bénéficier de la PMA, prise en charge financièrement, les femmes célibataires et les couples d’homosexuelles ne peuvent à ce jour pas en bénéficier.

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Pour Stéphanie et son épouse, aujourd’hui mamans de deux petites filles, le parcours a été long et compliqué. Le couple espère que les débats citoyens prévus dans le cadre des Etats généraux de la bioéthique, préambule à la révision en fin d’année de la loi du même nom, permettront l’ouverture de la PMA pour toutes, à laquelle 86% des 18-30 sont favorables, selon un sondage exclusif OpinionWay pour 20 Minutes.

Manque d’informations et deux ans de galère

« Lorsque nous avons souhaité fonder une famille, ma compagne et moi, nous nous sommes tournées vers la PMA, en Belgique. L’Espagne est plus proche géographiquement, mais nous avions un pied à terre en Belgique et nous redoutions la barrière de la langue. Nous savons aujourd’hui qu’une personne parlant parfaitement le français est dédiée aux couples français dans les cliniques espagnoles, mais à l’époque, en 2007, nous étions les premières à entreprendre de telles démarches dans notre entourage, alors on a glané les informations là où on a pu ».

Cliniques, protocole, tarifs et délais : « j’ai cherché toutes ces infos sur Internet, notamment sur leforum Homos et parents, se souvient la jeune femme, qui fait désormais partie de l’association de familles homoparentales Les Enfants d'Arc en Ciel. Nous sommes là pour renseigner et accompagner les personnes qui le souhaitent », explique Stéphanie, membre et ancienne responsable régionale Midi-Pyrénées de l’association.

« Pour tomber enceinte de notre première fille, il a fallu de nombreux voyages, plus de 1.000 km à chaque fois entre le Sud-Ouest et la Belgique, des avions à prendre à la dernière minute, les traitements pour stimuler l’ovulation : deux ans de parcours, de galère, de découragements parfois, et d’espoir ». Et de frais : plusieurs milliers d’euros d’examens, de factures à la clinique belge pour les inséminations artificielles, les billets d’avion, etc. Entièrement à la charge du couple. « Cela engendre des situations très dures », confie Stéphanie. Financières d’abord, parce qu’il faut tout payer. Et médicales : « ça n’a pas été évident de trouver un gynécologue qui accepte de me suivre durant tout le processus de PMA (monitoring de l’ovulation, stimulation ovarienne, etc.). Finalement, c’est la gynéco de ma grand-mère qui a accepté de me suivre ! "Je le fais par conviction", m’a-t-elle dit à l’époque ».

« Mes filles savent comment elles ont été conçues »

La fille aînée de Stéphanie et sa compagne a vu le jour en 2009. « Le bonheur », sourit la mère de famille. Et quand, deux ans plus tard, les deux femmes ont voulu agrandir la famille, les démarches ont été plus simples et plus courtes, expérience oblige. Ainsi, en 2012, la famille s’est agrandie et a accueilli une deuxième petite fille. Le couple a même pu recourir au même donneur anonyme de sperme que pour leur aînée, et les deux fillettes n’ignorent rien de leur venue au monde.

« Mes filles savent comment elles ont été conçues. Nous le leur avons expliqué avec des mots simples, toute une collection d’albums jeunesse traitant du sujet, dont Le mystère des graines à bébé, de Serge Tisseron, et Jean a deux mamans, d’Ophélie Texier. J’ai aussi préparé tout un album qui retrace la conception de mes enfants, des toutes premières échographies à après leur naissance ».

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Autant de documents que la fille aînée a déjà commencé à parcourir et que la petite consultera quand elle le voudra. Ça, ainsi qu’une lettre écrite par leur géniteur, qui y explique sa démarche et qui y a aussi glissé une photo de lui enfant. « C’est un moyen de répondre aux questions que mes filles pourraient se poser sur leurs origines, on ne leur cache rien. Elles savent qu’elles n’ont pas de papa, elles ont deux mères, "Maman" et "Mom", ainsi qu’un géniteur, qui nous a offert "la graine" permettant de les faire venir au monde ». D’ailleurs, à titre personnel, Stéphanie est « plutôt favorable à la levée de l’anonymat des donneurs, tant pour des raisons de santé que pour répondre aux questions des enfants nés de ces dons ».

Ceux qui déplorent « la PMA sans père », Stéphanie les renvoie à « leur vision judéo-chrétienne archaïque de la famille, qui a aujourd’hui de multiples visages ». C’est vrai, un jour, après une discussion entre copines d’école, sa fille aînée lui a demandé pourquoi elle n’avait pas de père. « Je lui ai demandé en retour ce qu’elle pourrait faire de plus avec un papa qu’elle ne puisse déjà faire avec sa maman. Elle a réfléchi quelques secondes et m’a répondu "rien". Ce qui risque de faire souffrir mes filles, c’est l’intolérance de certains, pas le fait d’avoir deux mamans ».

Donneuse d’ovocytes

Devenue mère, Stéphanie a voulu à son tour permettre à d’autres femmes de fonder une famille. « J’étais tellement heureuse d’avoir pu connaître les joies de la maternité, d’avoir mes deux filles, et en même temps tellement consciente des parcours compliqués que connaissent de nombreuses femmes qui n’y parviennent pas naturellement. Il n’y a rien de plus terrible que de désirer un enfant et de ne pas réussir à mener ce projet à bien, de voir les femmes enceintes dans la rue, les bébés au supermarché, de penser que tout le monde y arrive mais pas soi, soupire-t-elle. C’est pour cela que j’ai eu envie d’aider à mon tour en donnant mes ovocytes, pour offrir à celles à qui la nature ne le permet pas la possibilité de réaliser leur rêve de devenir maman ».

Là, pas besoin de quitter la France, les démarches ont été beaucoup plus simples et rapides, « les donneuses sont tellement rares ! Le processus a pris trois mois maximum », explique Stéphanie, qui a entrepris cette démarche en 2014 dans une clinique de Toulouse, « où il y a un accompagnement personnalisé des femmes et une vraie écoute. J’ai d’abord passé un entretien d’évaluation psychologique, se souvient-elle. Puis toute une batterie d’examens médicaux : un caryotype, pour rechercher d’éventuelles anomalies chromosomiques transmissibles, échographies et d’autres tests ». Pour un résultat optimal, la jeune femme a suivi un protocole de stimulation ovarienne, par injections. « Un traitement beaucoup plus fort que celui reçu pour concevoir mes filles ! », commente Stéphanie. Et au cours d’une journée d’hospitalisation, « on m’a prélevé mes ovocytes, j’étais sous morphine, je n’ai ressenti aucune douleur ».

Un don anonyme. « Pas le choix, regrette Stéphanie. J’aurais aimé, comme cela a été possible pour mes filles, laisser un courrier pour les enfants nés de mes ovocytes, que je ne considérerais pas comme mes enfants, rappelle-t-elle. Moi, j’ai simplement offert la graine pour les faire pousser. Les parents, ce sont ceux qui s’en occupent au quotidien, comme ma femme et moi le faisons pour nos filles ».

Etude OpinionWay pour 20 Minutes réalisée en ligne du 2 au 6 février 2018 auprès d’un échantillon représentatif de 618 jeunes âgés de 18 à 30 ans (méthode des quotas).