Procès de Jawad Bendaoud: Les «voisins» du «logeur de Daesh» entre espoir et désillusion

PROCES Alors que s’ouvre mercredi le procès de Jawad Bendaoud, une vingtaine d’habitants de l’immeuble dans lequel s’étaient réfugiés les terroristes attendent toujours un relogement…

Caroline Politi

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L'assaut à Saint-Denis contre la planque d'Abdelhamid Abaaoud.
L'assaut à Saint-Denis contre la planque d'Abdelhamid Abaaoud. — 20 minutes - Slideshow
  • Le procès de Jawad Bendaoud, Mohamed Soumah et Youssef Aït Boulhacen s'ouvre ce mercredi.
  • La mairie et une quarantaine d'habitants, propriétaires ou locataires se portent parties civiles. 
  • Une vingtaine d'habitants n'ont toujours pas été relogés. 

Ce soir-là, Ahmed, a d’abord cru que ses voisins jetaient des choses par la fenêtre. « Ça m’a réveillé en sursaut vers 4 heures du matin, il y avait un bruit de fou, je ne comprenais rien. » Puis, en ouvrant les volets, il a vu des voitures de police par dizaines et il s’est souvenu. La veille au soir, alors qu’il avait passé la soirée avec des copains du quartier, il a croisé Jawad, propriétaire autoproclamé de l’appartement au-dessus du sien. « Sauf que moi, je payais ma taxe d’habitation », tient à préciser l’Egyptien de 30 ans, menuisier de formation. Les deux hommes ne se connaissent pas très bien, quelques connaissances en commun, une poignée de mains par-ci, par-là.

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Mais le 17 novembre 2015 au soir, Jawad lui avait paru étonnamment souriant. « Il nous disait qu’il hébergeait des gens bizarres mais qui payaient bien. Moi, je ne me suis pas méfié, je me suis dit qu’il ne ramènerait jamais des types dangereux dans son appart’. » Aux aurores le lendemain, le Raid lançait pourtant un assaut contre cet appartement identifié comme une planque d’Abdelhamid Abaaoud et de ses complices. Avec son petit frère, la copine de ce dernier et leur bébé, Ahmed est resté deux heures allongé au sol avant l’arrivée des secours. « Heureusement, ils nous ont fait sortir assez vite parce que le plafond s’est effondré. On a tout perdu. »

L'immeuble de Saint-Denis contre lequel a été mené l'assaut contre les terroristes du 13 novembre.
L'immeuble de Saint-Denis contre lequel a été mené l'assaut contre les terroristes du 13 novembre. - JOEL SAGET / AFP

Une quarantaine d’habitants s’apprêtent à se constituer partie civile

Du procès de Jawad Bendaoud, surnommé le logeur de Daech, de Mohamed Soumah et du frère d’Hasna Aït Boulhacen, qui s’ouvre mercredi pour près de trois semaines, le jeune homme, désabusé, n’attend pas grand-chose. Pour d’autres habitants, en revanche, il sonne comme un préalable à la reconstruction. Outre la mairie de Saint-Denis, une quarantaine de propriétaires ou locataires de l’immeuble s’apprête à se constituer partie civile, assure Méhana Mouhou, l’avocat qui les représente.

« On attend d’être enfin reconnu comme victime, on était en première ligne et on nous refuse ce droit », confie, lasse, Salima. Certains ont perdu en quelques heures les économies de toute une vie, d’autres ont été blessés de plusieurs balles, sans compter le préjudice d’angoisse après des heures passées calfeutré dans son appartement en attendant la fin de l’assaut. Pourtant, le statut de « victime du terrorisme » leur a été refusé au motif que les terroristes ne les ont pas directement menacés.

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« On essaye de nous oublier, on veut faire croire qu’on habitait dans un squat, qu’on était tous des délinquants, c’est n’importe quoi », poursuit cette mère d’une adolescente de 17 ans, cadre dans l’administration. Elle a acheté son appartement dans la résidence au début de l’année 2015, il était en travaux au moment de l’assaut. Pendant quelques semaines, elle s’est fait héberger par des amis et de la famille en pensant pouvoir regagner son immeuble. Le provisoire dure depuis plus de deux ans. « Je continue à payer mon crédit donc je n’ai donc pas les moyens de me reloger. Ma fille vit chez son père, j’ai tout perdu alors je veux au moins comprendre. »

Jawad Bendaoud, l'homme qui a logé les terroristes dans un appartement de Saint-Denis
Jawad Bendaoud, l'homme qui a logé les terroristes dans un appartement de Saint-Denis - BFMTV / AFP

Une vingtaine de personnes toujours en attente de relogement

N’Goran Ahoua, le président de l’association DAL des victimes du 48 rue de la République, lui, a préféré passer son tour. S’il s’estime plutôt chanceux – il a été relogé avec sa femme et son fils dans un HLM de Saint-Denis trois mois après le drame - il n’a pas envie de raviver des souvenirs douloureux. Après les commémorations des deux ans des attentats, il avait été pris de violentes angoisses et d’insomnie. « J’aimerais comprendre pourquoi ils ont donné l’assaut sans évacuer l’immeuble avant ou s’il y avait un moyen d’arrêter Abaaoud avant qu’il ne rentre dans l’immeuble, mais je crois qu’on nous le dira jamais… »

Alors, il préfère se concentrer sur les derniers relogements. Plus de deux ans après les faits, une vingtaine d’habitants – dont une famille avec trois enfants – sur les 90 (45 ménages) que comptait l’immeuble sont toujours en attente d’une solution durable. « Les familles qui étaient en situation régulière et qui avaient des revenus réguliers ont été relogées rapidement mais c’est vrai que nous avons eu des difficultés pour les personnes les plus précaires », reconnaît Jacqueline Pavilla, adjointe en charge des Solidarités à la mairie de Saint-Denis, qui suit le dossier. Même dans des circonstances extraordinaires, difficile d’obtenir un logement lorsqu’on n’a pas de papiers et de revenus réguliers.

Ahmed fait partie de ces habitants dans une situation particulièrement précaire. Depuis l’assaut, il n’a jamais pu remettre les pieds dans son deux-pièces et vit dans des chambres d’hôtel avec des colocataires, également rescapés de l’immeuble, qu’il n’a pas choisi. En janvier, les quatre dernières personnes – dont Ahmed - en attente d’une régularisation ont obtenu leur titre de séjour. Parallèlement, un accompagnement renforcé a été mis en place pour tenter de trouver des solutions pérennes. « Ça prend du temps, ce ne sont pas des cas toujours simple, mais on est sur la bonne voie », espère l’adjointe aux Solidarités.