VIDEO. GPA: «La diabolisation doit cesser, il faut un débat éclairé», estime la sociologue Irène Théry

DEBAT Cosignataire d’une tribune sur la gestation pour autrui (GPA), la sociologue Irène Théry, spécialiste de la famille et des questions de parentalité, demande l’ouverture d’un débat apaisé sur le sujet à l’occasion du lancement ce jeudi des Etats généraux de la bioéthique…

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Illustration d'une femme enceinte

Illustration d'une femme enceinte — SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA

  • Ce jeudi s’ouvrent les Etats généraux de la bioéthique, préambule à la révision de la loi du même nom prévue pour la fin de l’année.
  • La gestation pour autrui (GPA) n’est pas à l’ordre du jour de cette grande concertation.
  • La sociologue Irène Théry souhaite qu’un débat apaisé et éclairé soit lancé sur la GPA à l’occasion de ces Etats généraux.

A l’occasion du lancement ce jeudi des Etats généraux de la bioéthique, préambule à la révision de la loi du même nom, la gestation pour autrui (GPA) revient en force dans le débat public, cristallisant fantasmes et craintes absolues d’une partie de l’opinion. Pourtant, la GPA n’est pas au programme des consultations citoyennes, ces rencontres organisées en région et auxquelles peut participer tout citoyen désireux de prendre part au débat. C’est ce que déplorent les 110 signataires d’une tribune publiée mercredi dans Le MondeIrène Théry, sociologue spécialiste de la famille et des questions de parentalité, cosigne cet appel « demande l’ouverture d’un débat apaisé sur la GPA en France ».

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Pourquoi la GPA crispe-t-elle autant les esprits ?

Avant que la GPA ne soit médicalement possible, il y a d’abord eu le débat autour de la procréation médicalement assistée (PMA) avec don de sperme, pour les couples où l'homme est stérile, et qui demandent à un tiers de donner de sa « capacité procréative ». Un acte discret, caché, qui en pratique ne requiert que quelques minutes de la part du donneur. Puis, avec le don d’ovocyte, les choses se sont compliquées,  parce que cela engage davantage la donneuse, le processus est beaucoup plus lourd et contraignant, ce qui explique en partie la pénurie de dons.

Alors, s’agissant de demander à une femme de porter neuf mois durant un enfant qui n’est pas le sien puis d’en accoucher, cela soulève – à juste titre — de nombreuses questions. Pourquoi une femme accepte-t-elle de faire un tel don à quelqu’un d’autre ? Hélas, en France, il n’y a jamais eu de vraie réflexion sur le sens et la valeur de ces dons, puisqu’on les cache, comme s’il ne s’était rien passé. Du coup, on a été complètement démunis quand il a fallu penser le cas de femmes qui acceptent de porter l’enfant de quelqu’un d’autre. On ne comprenait pas leurs motifs.

Ensuite, se pose la question du risque : une grossesse et un accouchement, c’est un acte physique et humain important, qui n’est ni anodin ni dénué de risques pour la santé de la femme. On pense en France que ces risques sont trop élevés pour qu’il soit raisonnable de les prendre sinon quand on veut devenir mère soi-même et on a du mal à comprendre qu’une femme soit prête à courir ces risques pour porter l’enfant d’une autre sans n’être motivée que par l’argent.

La marchandisation du corps de la femme qui accepte d’être mère porteuse est d’ailleurs au cœur de l’argumentaire des opposants à la GPA…

Faute de débat dépassionné, le plus souvent, quand on aborde la question de la GPA en France, c’est pour ne parler que des « femmes incubateurs », qui sont exploitées dans des pays pauvres, où le cadre légal ne permet pas d’assurer leur sécurité et leur intégrité. Evidemment, c’est un problème majeur et il faudrait enfin se décider à lutter efficacement contre la réification de ces femmes.

Cependant, il ne faut pas réduire la vision de la GPA à ce tableau. Dans la gestation pour autrui, il y a une infinité de situations, de profils et de visages différents.

Vous cosignez dans Le Monde une tribune consacrée à la GPA, êtes-vous pour sa légalisation ?

Un récent sondage Ifop pour La Croix rapporte que les deux tiers des Français y sont favorables. L’opinion a d’ailleurs beaucoup évolué sur cette question, et on voit ici à quel point la classe politique est loin des Français. Mais il ne s’agit pas d’accorder force de loi aux sondages et dans notre tribune nous sommes très clairs : nous ne demandons pas la légalisation de la GPA, ce n’est pas à l’ordre du jour.

Ce qu’il faut, c’est commencer par le commencement : nous demandons que lors des états généraux de la bioéthique soit organisé un débat apaisé, argumenté et éclairé sur le sujet. En effet, la situation actuelle n’est pas bonne. Dès que l’on prononce le terme de « GPA », on a l’impression de faire sortir le diable de sa boîte ! La désinformation et la diabolisation doivent cesser et faire place aux connaissances, aux arguments rationnels et au débat sur les valeurs.

Mais un véritable débat implique d’écouter ce que médecins, chercheurs et sociologues, qui ont une expertise sur ce sujet, ont à apporter à la réflexion. Et aussi de donner la parole aux personnes directement concernées, à ces couples qui ont un désir d’enfant, à ceux qui ont déjà eu des enfants au moyen d’une GPA, ainsi qu’à ces femmes gestatrices. Il faut savoir ce qui les motive à faire un tel acte pour quelqu’un d’autre.

Dans le cadre de mes recherches, j’ai rencontré des femmes qui ont porté l’enfant d’autres familles, pour comprendre ce qui pouvait les pousser à faire cela. L’une d’elles m’a un jour dit : « à part fonder ma propre famille, rien ne m’a autant valorisée dans ma vie ». Ce n’était pour elle pas une question d’argent, c’était un don à une famille en mal d’enfant. Bien entendu cette expérience n’est valorisante que si les parents d’intention manifestent respect et reconnaissance à celle qui porte leur enfant.

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La GPA n’est pas à l’ordre du jour de ces Etats généraux de la bioéthique, et encore moins à celui du législateur. Mais de nombreux Français y ont recours à l’étranger, ce qui provoque des situations juridiques impossibles. Comment sortir de ces imbroglios ?

La première chose est de protéger les femmes gestatrices et les enfants, en leur assurant des droits. Nous demandons donc que la France s’engage dans une convention internationale sur la GPA, qui permette d’éviter les dérives que l’on peut observer aujourd’hui.

L’objet de notre tribune est en premier lieu d’assurer la protection des enfants nés de GPA, dont les droits sont aujourd’hui bafoués. Cela a valu à la France cinq condamnations par la Cour européenne des droits de l’homme. On sait que les enfants qui naissent à l’étranger de parents français, ont le droit d’avoir la nationalité française et celui de voir leur filiation établie légalement à l’étranger transcrite à l’état-civil français. Eh bien, si ces enfants sont nés par GPA, on leur accorde la nationalité française (depuis la «  circulaire Taubira » en 2013) mais on leur refuse la transcription intégrale de leur filiation. Seul le père est reconnu à l’état-civil, parce qu’il a un lien biologique avec l’enfant, mais pas la mère d’intention qui, faute d’avoir pu le porter dans son ventre, se voit refuser le droit d’être reconnue comme la mère de son enfant. C’est de la discrimination envers les femmes ne pouvant porter leur bébé. C’est pourquoi nous demandons que le législateur s’empare de ces questions et garantisse pour tous les enfants le droit à la transcription de leurs deux liens de filiation, que leurs parents soient hétérosexuels ou homosexuels.