Faut-il juger en France les djihadistes français capturés en Syrie ou en Irak?

TERRORISME La question du retour en France des djihadistes arrêtés sur le théâtre des opérations embête les autorités françaises qui tentent tant bien que mal d’y répondre…

Thibaut Chevillard

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Photo non datée montrant des djihadistes parader dans les rues de Raqqa (Syrie), publiée le 30 juin 2014, par le media center de l'organisation Etat Islamique.
Photo non datée montrant des djihadistes parader dans les rues de Raqqa (Syrie), publiée le 30 juin 2014, par le media center de l'organisation Etat Islamique. — Uncredited/AP/SIPA
  • De plus en plus de djihadistes français sont arrêtés, notamment par les Kurdes en Syrie.
  • Le porte-parole du gouvernement français a notamment indiqué que les Françaises arrêtées dans le « Kurdistan syrien » seront « jugées là-bas » si les « institutions judiciaires sont en capacité d’assurer un procès équitable ».
  • Mais des spécialistes estiment que cette solution ne va pas dans l’intérêt de la France

« On ne va pas se torturer le cerveau ! » Eric Ciotti a déjà un avis tout tranché sur la question du sort qui doit être réservé aux djihadistes français arrêtés en Syrie ou en Irak. « Ceux qui sont partis, qui ont trahi notre nation, ceux qui sont allés combattre avec une idéologie de mort contre les valeurs de notre civilisation, de notre nation, n’ont pas à revenir » en France et doivent être jugés « par la justice qui est sur place », affirmait récemment le député LR des Alpes-Matimes sur BFM TV.

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La question mérite pourtant qu’on s’y attarde un peu plus. Ces dernières semaines, de nombreux Français combattant dans les rangs de Daesh ont été arrêtés. Une quarantaine d’entre eux, selon l’AFP, serait aux mains des combattants Kurdes, à l’instar de Thomas Barnouin, ce djihadiste français originaire du Sud-Ouest, ou d’ Emilie König, première femme djihadiste inscrite sur la liste noire des terroristes internationaux établie par les autorités américaines.

Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a indiqué la semaine dernière que les Françaises arrêtées dans le « Kurdistan syrien » seront « jugées là-bas » si les « institutions judiciaires sont en capacité d’assurer un procès équitable » avec des « droits de la défense respectés ». Le représentant en France du Kurdistan syrien, Khaled Issa, nous  avait d’ailleurs assuré que les Kurdes disposent d’institutions judiciaires « compétentes, qui respectent les normes du droit international » à même de les juger.

« Il n’y a pas d’Etat Kurde, donc il n’y a pas de justice kurde »

Grand reporter et cheffe du service étranger de l’Obs, Sarah Daniel plaide également, sur le plateau de l’émission C dans l’air, pour que ces djihadistes soient jugés sur place par les Kurdes. « Au nom de quoi ces armés, ces groupes, notamment les Syriens du Rojava », qui ont réussi à vaincre Daesh sur le terrain, n’auraient-ils pas « le droit de juger ces gens qui ont commis des exactions sur leur territoire ? » s’interroge-t-elle.

« Mais parce que c’est tout simplement impossible », répond à 20 Minutes Me Marie Dosé, qui défend plusieurs djihadistes. « Les Kurdes ne peuvent pas juger des Français. Il n’y a pas d’Etat Kurde, donc il n’y a pas de justice kurde. Il faut donc les rapatrier puisqu’ils ne peuvent pas être jugés par ceux qui les détiennent », explique cette avocate qui dénonce une opération de « communication » du gouvernement qui est, selon elle, en train d'« improviser » face à une situation inédite.

« Pas exclu qu’ils puissent s’échapper de prison »

Wassim Nasr, journaliste à France 24 et auteur du livre   Etat islamique, le fait accompli*, explique à 20 Minutes que l’Irak et la Syrie « sont des pays instables ». « On ne peut pas laisser les djihadistes français, potentiellement très dangereux, dans des Etats faillis. Il n’est pas exclu qu’ils puissent s’échapper de prison ». Il cite notamment le cas de Peter Cherif, un djihadiste français qui avait gagné l’ Irak et qui avait été condamné là-bas à 15 ans de prison. Il s’en était évadé en 2007.

« Tant que ces personnes ne sont pas en France, la France n’est pas en sécurité », remarque également Me Dosé. Bien que les autorités françaises « considèrent comme légitimes les autorités de Bagdad pour juger ces djihadistes sur leur territoire », l’avocate estime que la justice irakienne est « complètement corrompue ». « Qu’est-ce qui nous assure que ces prisonniers ne vont pas acheter leurs geôliers pour s’évader ? »

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Sachant qu’ils pourraient devoir purger une très longue peine de prison. Comme le souligne Wassim Nasr, « jamais l’Etat irakien n’a exécuté un Occidental ». Quant aux Kurdes de Syrie, ils ne pratiquent pas la peine de mort, comme ils l’indiquent sur le site internet de la représentation du Rojava en France. « Non seulement ils constituent une source de renseignements extrêmement importante pour la France, mais c’est ici, sur le territoire, qu’on pourra les maîtriser le plus efficacement possible », note Me Dosé, ajoutant qu’ils encourent, en France, la réclusion criminelle à perpétuité.

« Une monnaie d’échange »

« Par ailleurs, il ne s’agit pas de les laisser à un état comme l’Allemagne, mais à une milice sur laquelle on n’a aucune prise, un groupe qualifié de terroriste par les pays de la région comme la Turquie ou l’Iran. Les YPG et le PKK, ce ne sont pas des enfants de chœur », ajoute le journaliste de France 24, soulignant qu’ils peuvent « très bien devenir demain nos ennemis ». Le risque, dit-il, c’est que les Kurdes se servent de ces djihadistes pour faire pression sur la France pour qu’elle les aide sur le plan diplomatique « à établir leur Etat voulu ».

Ils pourraient très bien, redoute Wassim Nasr, menacer de les livrer au régime de Damas avec qui « ils ont travaillé, notamment pendant la bataille d’Alep ». « Cela serait un véritable cauchemar pour la diplomatie française. Ils constitueraient alors une monnaie d’échange vis-à-vis de la France. Bachar al Assad pourrait par exemple les filmer en train de raconter que la France a aidé les terroristes. Il l’a dit oralement il y a une quinzaine de jours. » Selon lui, « avoir ces djihadistes sous la main, ce n’est pas faire de l’humanitaire, c’est simplement dans notre intérêt ».

*« Etat islamique, le fait accompli », éditions Plon, ISBN 9782259248976, 192 pages, 12 euros.