Vos états généraux de la bioéthique: «Faire appel à une mère porteuse était pour moi le seul moyen d’avoir des enfants»

LA BIOETHIQUE ET VOUS (3/5) A l’occasion des Etats généraux de la bioéthique, « 20 Minutes » donne la parole à des hommes et des femmes dont les parcours incarnent les enjeux au coeur de ces débats. Aujourd’hui, Laurène, née sans utérus ni vagin, raconte comment elle a fait appel à Angela, mère porteuse aux Etats-Unis…

Charlotte Murat
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Illustration d'un nouveau-né.
Illustration d'un nouveau-né. — C. Allain / APEI / 20 Minutes
  • Selon un sondage exclusif Opinionway auprès de la communauté #MoiJeune de 20 Minutes,  76 % des 18-30 ans sont favorables à la légalisation de la GPA.
  • Laurène est atteinte du syndrome MRKH, qui l'empêche de porter des enfants.
  • Après des recherches sur l'adoption et une tentative infructueuse de GPA en Belgique, avec son mari, ils se sont tournés vers les Etats-Unis.
  • Ils ont noué des liens très forts avec Angela, la mère porteuse, et son mari Derek.
  • Leur petite fille est née le 10 juillet 2014.

Laurène s’est promis de raconter son histoire à sa fille quand elle sera en âge de comprendre. « Avec des mots simples, des mots d’amour, je lui dirai que le ventre de Maman était cassé et qu’il a fallu une autre dame pour qu’elle puisse grandir. ». Estelle*, née le 10 juillet 2014, est le fruit d’une GPA, une gestation pour autrui. « Lorsque j’avais 14 ans, on m’a détecté le syndrome MRKH, ce qui signifie que je suis née sans utérus ni vagin, explique Laurène. Le professeur qui m’a opérée à l’époque m’avait dit que faire appel à une mère porteuse serait pour moi le seul moyen d’avoir des enfants. »

La jeune femme, maintenant âgée de 31 ans, a donc traversé l’adolescence et les débuts de l’âge adulte avec cette certitude. « Je n’ai jamais caché ma malformation à mon entourage, et surtout pas aux hommes que je fréquentais. Au moins les choses étaient claires. » Elle rencontre son mari en 2007 et deux ans plus tard ils décident d’avoir un enfant. « On a d’abord pris contact avec l’Aide sociale à l’enfance de notre département en vue d’une adoption. Mais je n’avais pas encore 28 ans, donc j’étais trop jeune pour recevoir l’agrément, et en plus on nous a dit que sur 200 dossiers traités l’année d’avant, seule une famille avait pu accueillir un enfant. Pour adopter à l’étranger, les délais sont très longs, or mon conjoint a huit ans de plus que moi. »

Laurène et son mari se décident donc pour une GPA et commencent une procédure en Belgique. « Mais le jour où la mère porteuse aurait dû commencer le traitement, elle a renoncé. On faisait des démarches depuis un an et demi. Notre meilleure amie nous a proposé de la remplacer, mais elle est tombée enceinte de son troisième enfant. Son accouchement s’est mal passé et elle ne peut plus avoir d’enfant. » C’était en 2012. Le mari de Laurène prend alors la décision de faire appel aux Etats-Unis.

100.000 euros

« Nous nous sommes renseignés grâce à l'association C.L.A.R.A et, en avril 2013, nous avons contacté une clinique en Californie. Ils ont accepté de nous aider et nous ont envoyé un profil de mère porteuse. » Laurène et son mari découvrent le visage d’Angela le 15 août 2013. « Nous nous sommes tout de suite entendus. Nous avons beaucoup échangé par mail, avons discuté par Skype. » Pourquoi elle ? « On voulait pouvoir garder un lien avec elle. Avec elle, tout était si simple et naturel. Elle était vraiment heureuse de nous aider. Et surtout, nous ne voulions pas quelqu’un qui fasse cela uniquement pour l’argent. »

«Il faut rémunérer la mère porteuse et payer pour tous ses frais médicaux.»

De l’autre côté de l’Atlantique, une GPA coûte très cher. Il faut rémunérer l'agence, les avocats, la mère porteuse et payer pour tous ses frais médicaux. Soit environ 100.000 dollars. Le couple emprunte la moitié de la somme. Angela a été rémunérée 20.000 dollars à titre personnel. « Elle aurait pu demander beaucoup plus parce qu’elle avait déjà été mère porteuse et que ça s’était bien passé. Mais elle ne fait vraiment pas ça pour l’argent. Avec son mari Derek, ils travaillent tous les deux. Angela fait partie du service administratif d’une grosse entreprise de plomberie et lui est responsable d’équipe dans cette même entreprise. Ils ne sont absolument pas dans une situation financière compliquée. »

« Je voulais vraiment aider des couples qui ne peuvent pas avoir d’enfants »

Angela, que nous avons pu contacter, témoigne : « Je voulais vraiment aider des couples qui n’arrivent pas à avoir d’enfants. J'estime qu’ils sont le cadeau le plus précieux au monde. Et puis j’adore être enceinte. J’ai commencé à m’intéresser au sujet en 2007. J’avais deux garçons de 2 et 4 ans et avec mon mari, nous ne souhaitions pas en avoir d’autres. J’ai donné naissance à un petit garçon pour un couple de Californiens dont la femme est atteinte de lupus en avril 2012. Cela a a été une expérience fabuleuse. C’est inestimable de voir le visage des parents lorsqu’ils peuvent enfin voir et tenir dans leurs bras l’enfant qu’ils avaient tant attendu. L’argent m’a aidée à payer les études d’infirmière que je suivais alors et à élever plus confortablement mes enfants. Je ne comptais pas le refaire, mais la clinique m’a contactée car le médecin en charge de Laurène et son mari sentait que je m’entendrais bien avec eux. Et effectivement, mon expérience avec eux est allée bien au-delà de toutes mes attentes. Il n’y a pas de mot pour décrire le lien qui nous unit. »

«Aux Etats-Unis, ils ont une mentalité vraiment différente. C’est un cadeau qu’ils ont accepté de nous faire.»

En raison de ses problèmes de santé, Laurène n’a pas pu faire de stimulation pour donner ses ovocytes et a dû faire appel à une donneuse. Les deux couples se rencontrent en chair et en os dix jours avant l’implantation des embryons, le 31 octobre 2013. « C’était comme si on se connaissait depuis des années. Angela et Derek sont un couple hypersoudé. Ils se sont rencontrés lorsqu’Angela était enceinte de sa première GPA. Ils avaient chacun des enfants de leur côté. Quand il a été question qu’elle recommence, Derek a dit oui tout de suite. » Un état d’esprit que l’on peut avoir du mal à comprendre, mais qui selon Laurène, est « naturel aux Etats-Unis. Ils ont une mentalité vraiment différente. C’est un cadeau qu’ils ont accepté tous les deux de nous faire. Car c’est vraiment un engagement de couple. La mère porteuse doit suivre un traitement lourd pour que l’embryon tienne, avec des injections quotidiennes avant la FIV et dans les trois mois qui suivent. C’est Derek qui faisait ses piqûres à Angela. Ils n’avaient pas le droit non plus d’avoir des rapports non protégés. »

Un acte médical et non un acte d’amour

Et qu’en est-il de la relation qui peut s’instaurer entre une femme et l’enfant qui grandit en elle ? « Bien sûr je ne sais pas ce que c’est qu’être enceinte, mais Angela m’a assuré qu’elle ne ressentait pas d’attachement particulier au bébé car tout était clair dans sa tête. Cette grossesse avait débuté par un acte médical et non par un acte d’amour. Elle m’a dit que ce n’était pas la même grossesse que pour ses enfants. » « Mon rôle est de prendre soin d’un enfant pendant une courte période, ajoute Angela. Je n’ai jamais considéré les deux enfants que j’ai portés pour un autre couple comme les miens. Nous ne sommes pas liés génétiquement. »

Estelle est née le 10 juillet 2014, par césarienne, « un choix personnel d’Angela ». Laurène se souvient. « On atterrissait le 9 juillet aux Etats-Unis et on ne voulait absolument pas manquer l’accouchement. J’étais dans le bloc opératoire au moment de la naissance de ma fille. J’ai vraiment été là dès son premier cri. »

Faire reconnaître l’enfant en France

Avant de rentrer en France, il a fallu s'occuper les questions d'Etat-civil. « Aux Etats-Unis, tout est réglé par avance par contrat. Dès que le bébé est né, notre avocat est allé faire établir son certificat de naissance avec nos noms en tant que parents. Mais c’est au moment de demander une retranscription d’Etat civil au consulat français que les choses peuvent se corser. Certains demandent un certificat de grossesse de la mère. Nous, on a eu de la chance. »

En ramenant Estelle chez eux, Laurène et son mari n’ont pas oublié Angela et Derek. « Une photo de nous quatre est en bonne place dans notre salon. Estelle sait très bien qui ils sont, même si elle ne connaît pas encore les liens qui existent entre nous. On se donne des nouvelles régulièrement, et nous allons passer des vacances ensemble à New York en mai. C’est une surprise que nous faisons à Angela avec la complicité de Derek. Je sais qu’il existe des mères porteuses qui ne font ça que pour l’argent, mais nous, nous avons vraiment une aventure formidable. Et tout ce qu’on a traversé, personne ne peut le comprendre à moins de l’avoir vécu. »

* Le prénom a été modifié