Illustration voitures brûlées.
Illustration voitures brûlées. — Christophe Delattre

INTERVIEW

«Le fait de brûler des voitures lors du Nouvel An n’a pas de dimension politique, c’est avant tout ludique»

Dans la nuit de dimanche à lundi, 1.031 voitures ont été brûlées. Une « tradition » qui remonte aux années 1980, raconte à « 20 Minutes » le sociologue Michel Wieviorka…

  • Chaque année, des centaines de véhicules sont incendiées dans la nuit du 31 décembre.
  • Il s’agit d’une « tradition » apparue il y a une trentaine d’années, explique le sociolgue Michel Wieviorka.
  • Ce phénomène, dit-il, « n’a pas de dimension politique »

C’est une « tradition » dont les Français se passeraient bien. Tous les ans, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, des centaines de véhicules sont brûlés partout en France. Cette année, 1.031 voitures ont été détruites par les flammes, selon les chiffres communiqués par le ministère de l'Intérieur. Soit 96 de plus que l'an dernier. Mais, souligne la place Beauvau, il y en avait davantage encore en 2012 (1.193) et en 2013 (1.067).

Comment expliquer ce phénomène ? Pour essayer de comprendre, 20 Minutes a posé quelques questions à Michel Wieviorka, sociologue et président du directoire de la Fondation de la Maison des Sciences de l'Homme.

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A quelle époque ce phénomène est-il apparu ?

On observe cette « tradition » depuis les années 1980-90. Elle est apparue dans le prolongement des premières violences urbaines. Ce qui a toujours étonné les spécialistes, c’est qu’elle est plus suivie à Strasbourg qu’ailleurs. Je me souviens même, qu’à la fin des années 1990, quand j’étudiais les problèmes de violence urbaine à Strasbourg, des jeunes d’un quartier populaire nous avaient fièrement expliqué que lorsqu’ils brûlaient des voitures, les équipes de TF1 se déplaçaient alors que ceux d’une autre banlieue ne parvenaient qu’à faire venir la presse régionale ! On s’est souvent demandé pourquoi le phénomène était plus fort là-bas. Je crois qu’à partir du moment où une tradition s’est installée, elle se reproduit.

Pourquoi des voitures sont-elles brûlées le soir du réveillon ?

Cela n’a pas de dimension politique. C’est vaguement l’expression d’une certaine contestation de ce qu’est la société. Mais on est très très loin de la moindre politisation. C’est très infrapolitique. C’est avant tout ludique. Il est très facile, techniquement, de mettre le feu à un véhicule et de s’enfuir aussitôt. En outre, c’est une façon d’agir qui n’est pas très risquée d’un point de vue policier pour les jeunes. Et puis, on n’a pas besoin d’aller très loin, on peut faire ça dans son propre quartier ou à côté.

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Quel est le profil des auteurs de ces incendies ?

A l’évidence, ce sont plutôt des jeunes de quartiers populaires. Mais il faut être très prudent. On avait beaucoup dit, il y a quelques années, que les tags étaient faits par des jeunes de milieux populaires, issus de l’immigration. Jusqu’au jour où on s’est aperçu que les jeunes de couches moyennes des centres-villes en faisaient aussi.

Certains ont aussi dit que ces incendies étaient en partie le fait de personnes qui voulaient en réalité se débarrasser d’une voiture, toucher une prime d’assurance alors que le véhicule ne valait plus rien. Mais dans ce cas-là, pourquoi le ferait-il à cette occasion et pas à une autre ? Ce n’est pas un raisonnement très solide.

Comment le phénomène évolue-t-il au fil des ans ?

On a le sentiment que cela ne change pas beaucoup. Un coup ça augmente, un coup ça diminue. Mais ça reste quand même pratiquement au même niveau. Ce qui veut dire aussi que notre société, depuis trente ans, n’est pas parvenue à régler les problèmes de crise des banlieues, de violences urbaines.

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Chaque année, le ministère de l’Intérieur communique le nombre de véhicules incendiés. A-t-il raison de le faire ?

Dans ce genre d’affaires, il faut communiquer les statistiques. Ne pas le faire alimenterait le soupçon, donnerait le sentiment qu’on cache quelque chose. Mais si on en fait trop, les gens peuvent se dire qu’il ne faut pas exagérer, que ce n’est peut-être pas si grave. Les autorités doivent trouver le juste milieu, ne donner que les éléments factuels sans s’embarquer dans des grands discours.