Le malaise de la société française face aux liaisons entre enseignants et élèves

SOCIETE Un professeur de mathématiques de 31 ans sera jugé ce lundi pour avoir une relation avec une élève de 14 ans, qualifiée par celle-ci de consentie…

Delphine Bancaud

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Illustration salle de classe dans un lycée
Illustration salle de classe dans un lycée — MATHIEU PATTIER/SIPA
  • Même quand il y a consentement, ces relations sont interdites si l’élève n’a pas 18 ans.
  • L’autorité conférée par ses fonctions à l’enseignant fait reposer sur lui une responsabilité particulière.
  • La justice est sévère dans ce genre de cas.

C’est une réalité qui dérange. De temps à autre, les tribunaux examinent des affaires qui mettent en cause un(e) professeur ayant eu une liaison avec l’un(e) de ses élèves, de manière consentie aux dires des deux protagonistes. Ce lundi, un professeur de mathématiques de 31 ans sera ainsi jugé à Fontainebleau (Seine-et-Marne) pour avoir entretenu pendant plusieurs mois une relation avec une collégienne de 14 ans.

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Une histoire présentée comme une « relation amoureuse » par la jeune fille. Mais pas par la justice, car l’enseignant est poursuivi pour corruption de mineur de moins de 15 ans et atteinte sexuelle par personne abusant de l’autorité conférée par sa fonction. « Même quand il y a consentement, un adulte ne peut pas avoir de relations sexuelles avec un mineur de moins de 15 ans. Et, quand on est en position d’autorité, le consentement n’est possible qu’à partir de 18 ans », a rappelé Guillaume Lescaux, le procureur de Fontainebleau. Cette affaire résonne d’autant plus dans l’opinion publique que la question du consentement sexuel des mineurs fait actuellement débat après deux décisions judiciaires contestées.

Le cinéma s'est inspiré de ces histoires

Ces cas de liaisons entre un prof et élève ne datent pas d’hier. Tout le monde a en mémoire l’affaire Gabrielle Russier, une professeure de 30 ans, qui en 1968 avait eu une liaison avec son élève de 17 ans. Poursuivie par la justice, elle s’était suicidée en 1969 et son histoire avait donné lieu au film Mourir d’aimer. Le cinéma a d’ailleurs été inspiré par ces amours interdites, comme le film Noces Blanches avec Bruno Kremer et Vanessa Paradis. On se souvient aussi de l’enseignante américaine Mary Kay Letourneau, condamnée à une peine de six mois de prison pour avoir entretenu une liaison avec son élève Vili Fualaau, qu’elle a fini par épouser ensuite. Des histoires qui ont divisé l’opinion publique à l’époque, certaines personnes magnifiant leur dimension sentimentale, et d’autres parlant d’atteinte sexuelle sur mineur, voire même de pédophilie…

En France, ce type d’histoires est rare. Interrogé par 20 Minutes, le ministère de l’Education nationale n’a fourni aucune statistique sur le sujet. Par ailleurs, ces affaires ne sont pas toujours judiciarisées : « les élèves qui ont eu une relation intime avec leur enseignant supplient souvent leurs parents de ne pas porter plainte », affirme maître Danglade, avocat à Bordeaux qui a défendu une dizaine d’enseignants dans ce type d’affaires au cours de sa carrière.

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« Et ces relations sont généralement vécues dans la clandestinité, car les protagonistes savent très bien les risques qu’ils courent, si le voile est levé », explique un syndicaliste enseignant. « Les chefs d’établissements ont parfois vent de rumeurs sur des relations entre un prof et un élève. Mais certains préfèrent fermer les yeux, d’autant qu’ils n’ont pas de preuve à ce sujet », ajoute maître Danglade.

Image du prof idéalisée

Des histoires qui semblent se produire davantage au lycée qu’au collège. « D’autant que les profs et les élèves n’ont parfois qu’une dizaine d’années de différence », note le syndicaliste enseignant. Selon les témoignages recueillis au tribunal, lorsque ces affaires ont été judiciarisées, ces histoires démarrent toujours par la fascination qu’exerce un prof sur un élève : « Les enseignants que j’ai défendus dans de pareils dossiers étaient tous dotés d’un certain charisme et entretenaient une complicité intellectuelle avec leurs élèves avant que la relation ne dévie avec l’un d’eux », explique maître Danglade.

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« L’enseignant représente la figure du savoir, de la culture et de l’autorité. L’élève qui éprouve de l’admiration pour son prof peut mal interpréter ce sentiment et s’engager sur des fausses bases dans une relation amoureuse. Et comme l’adolescent est fragile dans ses dimensions narcissiques, il va se sentir valorisé par cette relation hors normes avec son enseignant », ajoute Sylvie Amici, psychologue de l’Education nationale. « La posture de l’enseignant qui détient le pouvoir, peut appeler le transfert, comme c’est le cas entre un patient et son thérapeute », analyse aussi Mireille Cifali, professeure d’université honoraire de sciences de l’éducation à l’université de Genève.

Reste à expliquer comment un enseignant peut enfreindre un interdit absolu pour s’autoriser à vivre une liaison de la sorte. « Dans ces affaires, les ados se pensent adultes et les adultes se pensent encore ados. L’enseignant ne se considère plus comme un professionnel », analyse Sylvie Amici. Un avis partagé par maître Danglade : « Les enseignants qui s’autorisent à vivre de telles histoires ont généralement un fonctionnement immature.

C’est d’ailleurs ce que révèlent les expertises psychologiques qui sont réalisées sur les prévenus. Ces derniers ne se rendent pas compte des implications de cette relation », observe maître Danglade. « Le prof assouvit souvent dans cette relation un désir de pygmalion. Et il est rare qu’ils s’agissent d’amours véritables, car les deux protagonistes ne se connaissent pas dans leur quotidien. Et l’enseignant, qu’il en soit conscient ou non, fait usage de son pouvoir sur son élève », précise aussi Mireille Cifali.

La sévérité de la justice

« L’adolescent n’a pas toutes les clés pour être éclairé sur les tenants et aboutissants de la relation, qui peut ressembler à de l’emprise. Et c’est donc pour cela que la société doit le protéger », explique Sylvie Amici.

D’ailleurs, la justice se montre souvent sévère lorsque ces cas sont judiciarisés : « elle ne fait généralement pas de cadeau à ceux qui ont la responsabilité de jeunes et qui ont eu des relations amoureuses dévoyées », souligne maître Danglade. L’enseignant écope souvent d’une peine de prison avec sursis, de dommages et intérêts, d’une interdiction d’exercer son métier temporaire ou définitive, d’une obligation de suivi psychologique et d’une inscription au fichier judiciaire des auteurs d’infractions sexuelles.

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Quant aux adolescents qui ont été acteurs de ces histoires, leur discours change parfois avec le temps : « certains finissent par se positionner en victime, car ils se rendent compte de l’emprise que leur enseignant a eue sur eux », indique maître Danglade. « Certains se rendent compte que si leur enseignant avait été raisonnable, il aurait dû reporter la concrétisation de la relation à un âge où elle aurait été autorisée légalement », souligne Sylvie Amici.