Port d'armes: Les flics sont-ils suffisamment bien suivis psychologiquement?

SECURITE Après qu’un policier a tué trois personnes, samedi dernier, avec son arme de service, la question du suivi psychologique des agents se pose…

Thibaut Chevillard
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Des policiers et des gendarmes sécurisent la gare Saint-Lazare, le 31 Octobre 2017
Des policiers et des gendarmes sécurisent la gare Saint-Lazare, le 31 Octobre 2017 — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • Un policier a tué trois personnes avec son arme de service, samedi soir, avant de retourner l’arme contre lui.
  • Depuis le 13-Novembre, les agents peuvent garder leur arme avec eux s’ils ont l’autorisation de leurs supérieurs.

« Mais pourquoi laisse-t-on leur arme à ces policiers ? » Samedi soir, un gardien de la paix de 31 ans a tué trois personnes avec son arme de service, avant de se suicider. Parmi les victimes, Dominique Perrier, un homme qui fêtait ce jour-là ses 44 ans et qui était simplement « sorti acheter des cigarettes », souffle Noria Madani, sa belle-sœur. « N’y a-t-il pas un suivi psychologique de ces gens qui doivent donner l’exemple et nous protéger ? » se demande-t-elle, interrogée par Le Parisien.

« Une demande très forte des policiers »

L’auteur des faits, Arnaud Martin, était un gardien de la paix, affecté au sein de la compagnie de sécurité et d’intervention à Paris. Il était présenté par ses chefs de service comme étant « un bon fonctionnaire », a indiqué le procureur de la République de Pontoise, Eric Corbaux. Sa compagne venait de lui annoncer qu’elle souhaitait rompre, il ne l’aurait pas « supporté », a expliqué le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, sur France Inter. « C’est quelqu’un qui, à un moment donné, déraille totalement. Comme il est armé, il peut tirer. C’est le drame de la police. »



Après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis, les policiers avaient obtenu le droit de garder leur arme de service en permanence. Une mesure pérennisée depuis l’été 2016, encadrée par plusieurs circulaires, et défendue par les syndicats. « C’était une demande très forte des agents qui voulaient pouvoir se défendre, surtout après l’ attentat de Magnanville (Yvelines). Nos collègues ont quand même été assassinés chez eux, à cause de leur métier », explique à 20 Minutes Christophe Rouget, secrétaire national du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI).

Des dispositions « suffisantes »

Selon lui, cette mesure permet aussi à des policiers hors service « de porter quotidiennement secours à des personnes en détresse, ou d’empêcher la commission de délits ». Les policiers qui souhaitent conserver leur arme doivent en faire la demande par écrit auprès de leur chef de service, « avoir effectué les tirs réglementaires lors de l’année précédente », et avoir effectué « au moins une séance de tir dans les quatre derniers mois », indique une note du directeur général de la police, datée de mars 2017.

Ce document précise que son supérieur hiérarchique peut s’opposer à cette demande, soit pour préserver la « santé » du policier, soit si ce dernier représente une quelconque « dangerosité ». Il peut aussi retirer cette autorisation à un agent s’il « a commis une faute ». « Ces dispositions sont suffisantes car, si un problème est détecté, l’arme de ce policier lui sera retirée, même lorsqu’il est en service », estime Christophe Rouget, précisant que « cela se fait régulièrement ». Mais, affirme-t-il, la tuerie de Sarcelles n’est « pas liée » au port de l’arme hors service. Un avis partagé par la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les Femmes et les Hommes, Marlène Schiappa.



Risques psychosociaux

Il est vrai que, de par leur métier, les policiers sont particulièrement exposés aux risques psychosociaux. Très sollicités depuis janvier 2015, nombreux sont les agents en burn-out, comme le raconte l’un d’eux sur le blog Police de caractère. « Ils n’ont qu’un week-end sur six, effectuent de nombreuses heures supplémentaires… Tout cela les déstructure socialement », explique Alexandre Langlois, secrétaire général du syndicat Vigi Ministère de l’Intérieur. « Ils sont confrontés quotidiennement à des situations difficiles et ils ne peuvent pas avoir une vie privée épanouie, de noyau familial sur lequel s’appuyer. Le travail leur prend tout. Et cela engendre souvent des divorces et tout ce qui va avec. »

S’ils le veulent, ils peuvent rencontrer les psychologues mis à leur disposition. Mais selon Alexandre Langlois, leurs chefs, faisant face à des problèmes de sous-effectifs chroniques, « les découragent d’aller les voir ». En outre, le nombre de jours d’arrêt maladie pris dans l’année est noté dans le dossier des fonctionnaires, « ce qui peut avoir des conséquences sur leurs demandes d’avancement ou de mutation ». Surtout, souligne à 20 Minutes le syndicaliste, « le secret médical est levé pour leurs supérieurs, alors que leur management est souvent à l’origine du malaise des agents ».



Est-ce pour ces raisons que le taux de suicide dans la police est presque deux fois plus élevé que celui du reste de la population ? Difficile de le dire. Ce qui est sûr, c’est qu’« en cas d’envies suicidaires, [les policiers n’ont] pas besoin de chercher une manière de passer à l’acte », relève le sociologue Sébastien Roché, directeur de recherche au CNRS, dans une interview accordée à Europe 1. L’arme constitue « un facteur aggravant. »

Déjà 45 agents se sont donné la mort cette année, a indiqué le directeur général de la police nationale, Eric Morvan, dans une interview accordée le week-end dernier au Journal du Dimanche. « Même si l’élément déclencheur est la plupart du temps d’ordre privé, ces gestes interviennent dans un contexte et la sphère professionnelle ne saurait en être exclue », a-t-il expliqué. Selon lui, « ce n’est pas qu’une question de management mais le management est sans aucun doute une partie de la réponse ».



« S’attaquer aux racines du mal »

« Lorsque vous êtes policiers, vous être confronté à la face la plus noire de la société. Evidemment que c’est quelque chose de stressant », reconnaît Gérard Collomb. Il est nécessaire, assure le ministre de l’Intérieur, « d’entourer » les agents, de « prendre en compte les difficultés qu’ils peuvent ressentir », afin de pouvoir intervenir avant qu’ils ne soient « à bout ». Pour Christophe Rouget, il faut désormais « s’attaquer aux racines du mal ». Notamment en mettant en place en place « une culture de la prévention à tous les niveaux. »