Attentats du 13 novembre: Les sinistrés de l'assaut de Saint-Denis se sentent «abandonnés»

ATTENTATS Deux ans après l'assaut, les riverains sont encore choqués...

Benjamin Chapon

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Forces de police à Saint-Denis le 18 novembre 2015
Forces de police à Saint-Denis le 18 novembre 2015 — Lewis JOLY/SIPA

Ils sursautent à chaque bruit, certains vivent encore dans des logements provisoires ou des hôtels miteux : deux ans après l’assaut de Saint-Denis contre le repaire de deux jihadistes du 13 novembre, les anciens habitants de l’immeuble se sentent délaissés.

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Comme les 86 habitants de cet immeuble du centre-ville, Zoubir Souagui, 58 ans, est resté terré chez lui pendant les longues heures du violent assaut des policiers du Raid au cours duquel Abdelhamid Abaaoud et son complice Chakib Akrouh ont été tués après les attentats qui ont fait 130 morts. Ses enfants, aujourd’hui 8, 14 et 17 ans, n’oublieront pas.

L’argent ne fait pas tout

« Des bruits de bombes à 4H00 du matin, un policier qui braque une arme devant sa bouche… un enfant de six ans, il s’en rappelle toute sa vie », dit celui qui ne « comprend pas » que leur soit refusé le statut de victime du terrorisme que les sinistrés et les élus locaux réclament.

L’Etat a indemnisé les anciens habitants en tant que « victimes d’une opération de police judiciaire ». Ils ont aussi reçu de l’argent de la Fondation de France, pour un montant total de plus de 100.000 euros.

Logement, papiers…

Pas suffisant, selon Kahina Bouaziz, 32 ans, agent de nettoyage avant l’assaut, qui n’arrive plus à travailler depuis. « Ça m’arrive de rester chez moi pendant quinze jours », dit celle qui se sent « isolée, abandonnée », et ne prend pas le métro seule par « peur des colis suspects ».

Algérienne, aujourd’hui sans emploi, son titre séjour n’a pas été renouvelé en janvier dernier. « S’il n’y avait pas eu l’assaut, je l’aurais eu », assure-t-elle. « Avant j’avais un travail, je sortais, je rigolais. »

Debout devant leur ancien immeuble, déjà insalubre avant l’assaut comme beaucoup de copropriétés privées du centre de Saint-Denis, et aujourd’hui inhabitable, ils sont entourés d’une centaine de voisins, de militants associatifs. Ces sinistrés sont nombreux à parler du traumatisme, des médicaments qu’ils prennent pour dormir, et réclamer qu’on s’intéresse davantage à eux.

L’urgence reste la question du relogement, dans un département où 9.000 personnes sont en attente d’un logement social prioritaire et où les dispositifs d’hébergement d’urgence sont totalement saturés.

Des « chambres de passe » pour logement

Selon la préfecture, 30 ménages sur 49, dont la famille de Zoubir Souagui, ont été relogés de manière pérenne. Un chiffrage contesté par l’association Droit au logement (DAL). Les célibataires sont pour la plupart à l’hôtel. D’abord logés dans un Campanile, ils ont été déplacés cet été vers d’autres hôtels du département, insalubres selon eux.

« C’est des chambres de passe », lâche au sujet du sien Lassina Traoré, qui habitait « au-dessus de la chambre des terroristes ». « Il y a deux toilettes et trois douches pour tout l’hôtel, des souris… c’est dégueulasse », résume-t-il. Il est pourtant soulagé de pas être à la rue : depuis quelques semaines, cinq habitants ne sont plus pris en charge.

Messaoudi Laïd, 62 ans, dort dans une voiture depuis deux mois. Mohammad Al Gazar, 30 ans, chez des amis. Selon le DAL, on lui reproche d’avoir quitté son hôtel quelques jours. « C’est un hôtel, pas une prison », s’insurge un représentant de l’association, Simon Le Heir. Il ne s’est pas non plus présenté à un rendez-vous pour recherche d’emploi. « Je travaille déjà dans le bâtiment », justifie M. Al Gazar.

Une situation « indigne »

Dans la nuit de vendredi à samedi, les cinq habitants ont dormi dans des tentes au pied de leur ancien logement pour protester, accompagnés notamment du DAL, qui promet de rester sur place samedi soir pour réclamer qu’une solution soit trouvée.

Les anciens habitants font partie « d’une population immigrée, pauvre dans leur grande majorité », avait déclaré le député PCF Stéphane Peu lors d’un point presse dans la matinée, se disant « absolument indigné qu’on mégote sur la régularisation et le relogement de ces personnes. Si Abaaoud s’était réfugié ailleurs, je pense franchement qu’ils auraient été considérés avec plus d’égards. »