Pourquoi les organisations lycéennes et étudiantes peinent-elles à faire descendre les jeunes dans la rue?

SOCIAL La manifestation contre la politique «libérale» d'Emmanuel Macron a été faiblement suivie par les jeunes ce jeudi...

Delphine Bancaud

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des manifestants de l'Unef le 16 novembre 2017 à Montpellier.AFP PHOTO / PASCAL GUYOT
des manifestants de l'Unef le 16 novembre 2017 à Montpellier.AFP PHOTO / PASCAL GUYOT — AFP
  • Les organisations étudiantes n’arrivent pas à mobiliser les foules, que ce soit contre les ordonnances Macron ou contre la réforme de l’accès à l’université.
  • Cela témoigne d’une réticence des jeunes à s’engager dans ces structures.
  • Et la désunion des organisations lycéennes et étudiantes y contribue.

Les jeunes étaient appelés dans la rue ce jeudipour protester contre la politique « libérale » d’Emmanuel Macron et dénoncer les ordonnances réformant le Code du travail, en vigueur depuis septembre. Des cortèges de l’Unef, la FIDL et l’UNL étaient présents dans les manifestations aux côtés de syndicats de salariés. Mais force est de constater que le mouvement de grogne n’a pas massivement pris, puisque la manifestation parisienne a réuni 40.000 participants au total selon la CGT et 8.000 personnes, selon la préfecture de police.

De plus, les organisations lycéennes et étudiantes n’ont pas fortement mobilisé, malgré le fait qu’elles appelaient aussi à battre le pavé pour contester le projet de loi redéfinissant les modalités d’entrée à l’université. Ce texte, qui doit être présenté la semaine prochaine en conseil des ministres, menace « le libre accès à l’enseignement supérieur », selon elles et va mettre en place « une sélection masquée ».

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Sur l’université, le gouvernement « a œuvré finement »

Pourtant, cela fait plusieurs semaines que l’Unef lance des appels à la mobilisation dans les médias et les universités (via des tracts et des assemblées générales). Mais la mayonnaise ne prend pas. Et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que le projet de réforme de l’entrée dans l’enseignement supérieur du gouvernement ne suscite pas, pour l’heure, la vindicte des foules. « Il faut dire que le gouvernement a œuvré finement dans ce dossier. Il n’a pas décidé une sélection sèche à l’entrée dans l’université, mais un accès sous conditions dans les filières en tension. En comparaison, le projet de loi Devaquet, qui avait précipité la jeunesse dans la rue en 1986, était beaucoup plus explicite. Par ailleurs, les jeunes sont encore dans une phase de décryptage du texte de Frédérique Vidal, ils n’ont pas encore compris tout ce que cela impliquerait pour eux », souligne Jean-Philippe Legois, chercheur spécialiste des mouvements étudiants.

« Les étudiants étaient opposés au tirage au sort qui s’opérait à l’entrée des filières les plus demandées. Certains se disent sans doute qu’une forme de sélection est une moins mauvaise solution. Et le gouvernement a fait preuve de beaucoup de tact pour désamorcer la grogne afin que les organisations étudiantes ne se joignent pas aux syndicats de salariés pour s’opposer à lui », complète Dominique Andolfatto, professeur de science politique à l’université de Bourgogne et spécialiste des mouvements sociaux.

Pas facile non plus de mobiliser dans les facs des étudiants qui sont déjà entrés à l’université et qui ne seront donc pas concernés par l’entrée en vigueur des nouvelles règles. Quant aux ordonnances réformant le Code du travail, elles ne mobilisent pas fortement les jeunes contre elles. « Cela ne leur parle pas de but en blanc. Ces réformes leur paraissent techniques et leurs enjeux sont assez éloignés des préoccupations immédiates des jeunes », analyse Dominique Andolfatto.

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« On assiste à une crise de l’engagement étudiant »

La faible motivation des jeunes à descendre dans la rue s’explique aussi par la perte de vitesse des organisations censées les représenter, selon Dominique Andolfatto : « Les organisations étudiantes sont assez peu représentatives de la jeunesse et n’ont plus assez d’adhérents. D’ailleurs, la participation aux dernières élections étudiantes n’a été que de 7,5 % en 2017: 183.000 étudiants y ont participé sur deux millions. Et les jeunes se méfient des syndicats étudiants qui ont toujours été considérés comme les faux-nez des partis politiques », indique-t-il. Un avis partagé par Jean-Philippe Legois : « On assiste à une crise de l’engagement étudiant », résume-t-il.

Par ailleurs, les organisations étudiantes ne font pas actuellement front commun, ce qui réduit leurs marges de manœuvres. La Fage, première organisation étudiante, n’a d’ailleurs pas appelé à manifester ce jeudi. « Elle cultive une culture de la négociation, sans dimension idéologique là ou l’Unef, plus politique, conserve une culture de l’opposition », souligne Jean-Philippe Legois. Et la déroute du PS à la présidentielle semble avoir encore affaibli l’Unef : « ses dirigeants balancent entre la France Insoumise et le mouvement du 1er juillet. Il y a des désaccords en interne », poursuit le chercheur.

Enfin, les souvenirs des victoires étudiantes semblent remonter un peu loin : « la dernière marquante est celle du mouvement jeune contre le CPE en 2006 », rappelle Jean-Philippe Legois. Or, les étudiants d’aujourd’hui étaient trop jeunes à l’époque, pour que cet épisode les ait marqués…