Lyon: Qui sont les soldats de l'opération Sentinelle?

REPORTAGE « 20 Minutes » est allé à la rencontre des soldats de l’opération Sentinelle qui sont actuellement en mission à Lyon…

Caroline Girardon

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Reportage auprès des soldats de l'opération Sentinelle, qui patrouillent à Lyon.
Reportage auprès des soldats de l'opération Sentinelle, qui patrouillent à Lyon. — C. Girardon / 20 Minutes
  • « 20 Minutes » est allé à la rencontre des soldats de l'opération Sentinelle qui sont actuellement en mission à Lyon.
  • L'occasion de parler de leur quotidien.

Qu’il vente ou pleuve, que le mercure descende en dessous de zéro ou que la chaleur estivale étouffe les passants, ils patrouillent inlassablement une dizaine d’heures par jour. A l’affût du moindre geste suspect et d’une menace potentielle, ils avalent les kilomètres avec 20 kilos sur le dos, sans broncher, prêts à réagir dans la seconde qui suit.

Depuis le mois de janvier 2015, 10.000 militaires ont été déployés sur le territoire national pour les besoins de l’opération Sentinelle. Leur mission : être visible pour dissuader et rassurer la population, en assurant une présence renforcée dans les centres-villes et les sites identifiés comme sensibles. 20 Minutes est allé à leur rencontre à Lyon pour tenter de cerner davantage leur quotidien.

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Des dortoirs de 22 lits aux chambres doubles

Mi-octobre, une partie des effectifs de l’opération Sentinelle de la garnison de Lyon a emménagé dans de nouveaux locaux d’hébergement, dans le 7ème arrondissement. « Un cinq-étoiles », « Un Sofitel », plaisante Julien, première classe, âgé de 20 ans. Le jeune homme s’est engagé dans l’armée à la sortie du lycée, pour « prendre son envol ». A Lyon, il dort désormais dans une chambre qu’il partage avec un autre soldat. Un luxe. « Lors de ma première mission Sentinelle, j’étais dans un dortoir de 22 lits. Il m’est même arrivé de dormir sous une tente », raconte-t-il.

Mais rien à voir avec les conditions bien plus spartiates des opérations menées à l’étranger durant lesquelles il faut parfois dormir dans un trou de combat, rester cachés sous la terre pendant plusieurs jours, ou se laver à la lingette. De quoi relativiser la dureté des missions Sentinelles.

Les soldats de l'opération Sentinelle à Lyon partagent désormais une chambre double, plutôt que des dortoirs de 22 lits.
Les soldats de l'opération Sentinelle à Lyon partagent désormais une chambre double, plutôt que des dortoirs de 22 lits. - C. Girardon / 20 Minutes

« On ne sait jamais quand on rentre »

Julien est arrivé entre Rhône et Saône, il y a plusieurs semaines. La durée de sa mission ? Il ne la connaît pas exactement, comme tous les autres militaires. « On sait quand on part mais jamais quand on rentre », lâche avec le sourire, Samy, 23 ans.

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Après les critiques formulées sur les rythmes des missions, les semaines se composent désormais de deux jours de patrouille suivis d’une « journée off », pour reposer les corps et les esprits. Mais les règles sont strictes : les soldats n’ont pas le droit de rentrer chez eux, même le temps d’une journée de repos. Même s’ils résident à moins de 100 kilomètres de leur domicile.

« Au début, l’éloignement avec la famille est dur. Mais petit à petit, on se fait à l’idée et on a l’habitude. Maintenant, je le gère bien », poursuit le Samy, qui entend marcher ainsi sur les traces de son grand-père ayant servi 10 ans dans l’armée de terre. Et d’ajouter : « C’est un choix de vie. On le sait quand on s’engage ».

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« Il existe aujourd’hui plein de moyens de communication qui nous permettent d’être en contact avec nos proches », relativise le caporal-chef Aurélien, 27 ans, engagé dans l’armée depuis neuf ans. Lui discute régulièrement avec sa femme sur Skype. « On se rend compte qu’en France on vit assez bien. Quand j’étais en mission au Tchad, c’était complètement différent. Là, je ne pouvais appeler personne ».

« Je ne pouvais pas concevoir d’être absent pour la naissance de mon premier enfant »

« Voir des enfants dormir sous une bâche » l’a fait prendre beaucoup de recul. Pas question de se plaindre. Même s’il ne sait pas encore quand il pourra prendre dans ses bras, son petit garçon, né le mois dernier. « J’ai au moins la chance d’avoir pu assister à sa naissance et d’avoir passé plusieurs semaines avec lui », explique-t-il. Et d’ajouter : « Bien sûr qu’on pense aux risques sur le terrain. Etre père de famille vous rend responsable. Mais on a signé. Quand on s’est engagé, on savait ce qui nous attendait ».

Le lieutenant Vincent, 27 ans, s’apprête à être papa au mois d’avril. « L’accouchement ne se fera pas loin d’où je serai affecté car je ne pouvais pas concevoir de ne pas être là pour la naissance de mon premier enfant. On a trouvé cette solution avec mon épouse mais ça demande des frais importants. Elle va s’installer quelque temps dans la région où je serai muté. Mais tout le monde ne peut pas le faire », reconnaît-il.

Pour le sergent Guillaume, âgé de 29 ans, la situation est plus délicate. Ce jeune père de famille reconnaît que l’éloignement n’est pas simple pour sa famille. « Mon fils de 22 mois me réclame. Mon absence le perturbe, il ne fait plus ses nuits, il mange mal », confesse-t-il. « Avant sa naissance, c’était bien plus simple ». L’épuisement des longues journées de patrouille n’a pourtant pas eu raison de son moral.

Pas de traitement de faveur pour les femmes

« On sent le poids du matériel et on n’a un peu mal au dos », reconnaît Julien. « Mais on est entraîné physiquement ». « Il y a également une certaine fatigue psychologique car on doit rester hyperconcentré en patrouille, à surveiller sans relâche », ajoute Marjorie, 22 ans. Cette fois, la jeune femme a été affectée à la « Popote » (une salle de détente) et à l’armurerie. « Etre une femme ne vous donne pas droit à un traitement de faveur pour autant », indique-t-elle. « J’ai aussi eu le droit de patrouiller comme mes collègues masculins, avec les mêmes équipements aussi lourds à porter, dans de précédente mission Sentinelle ».

Après avoir travaillé dans des services d’aide à la personne, elle entend prouver aujourd’hui qu’elle a sa place dans l’armée. « Je veux montrer que je suis au même niveau que les hommes », précise-t-elle. Une méthode : redoubler d’efforts à l’entraînement. Voire se surpasser. Footing, exercices de squats ou de montée à la corde, série de pompes font partie de son quotidien. « J’essaie d’aller plus haut que mes limites. C’est une compétition avec soi-même », résume-t-elle.

« Etre dans l’armée n’empêche pas d’être coquette dans le civil »

Lorsque Marjorie a annoncé qu’elle comptait s’engager dans l’armée, la réaction de ses parents a été mitigée. « Au départ, ils avaient du mal à m’imaginer soldat mais aujourd’hui ils en sont fiers ». Dès qu’elle a du temps libre, la jeune fille troque son treillis pour des habits plus féminins, remet ses boucles d’oreilles, se lâche les cheveux et n’hésite pas à se maquiller pour aller faire les boutiques du centre ou visiter la ville. « Etre dans l’armée n’empêche pas d’être coquette dans le civil », rigole-t-elle.

Mais là encore le naturel revient parfois au galop. Les réflexes sont toujours là. « J’avoue que quand je me promène, je continue de jeter un œil de partout car on sait ce qui peut se passer, même si on essaie de se vider la tête ».

Lorsqu'il a du temps libre, Samy se repose parfois dans la chambre qu'il partage avec Aurélien.
Lorsqu'il a du temps libre, Samy se repose parfois dans la chambre qu'il partage avec Aurélien. - C. Girardon / 20 Minutes

Pour décompresser Aurélien a eu une autre méthode : s’adonner à des parties de Fifa18, l’un de ses jeux vidéo préférés. « Je choisis toujours l’Olympique lyonnais comme équipe et Nabil Fékir comme joueur », confesse-t-il en riant. Sinon, il aime échanger avec ses camarades, autour d’un verre dans la salle de popote. Ou regarder des matchs à la télévision.

« On vit ensemble 24h/24. On se crée ainsi une seconde famille », explique-t-il. « Les activités de cohésion comme le sport ou les sorties en ville sont très importantes car elles renforcent nos liens. Et dans l’armée, on a besoin de cohésion. On ne travaille jamais seul mais en groupe », ajoute Samy. « Le dialogue est très important entre collègues mais également entre chefs et subordonnés. Il permet de débloquer 90 % des problèmes », ajoute Vincent, reconnaissant que la vie en collectivité peut parfois peser sur l’esprit des troupes.

Pendant les jours de repos, les soldats Sentinelle se reposent à la
Pendant les jours de repos, les soldats Sentinelle se reposent à la - C. Girardon / 20 Minutes

Lui préfère parler à ses hommes en tête à tête lors de sorties au bowling par exemple, ou lors d’une séance de footing. Il est chargé de planifier les patrouilles, prévoir les itinéraires. Le fait de ne pas être directement sur le terrain ne l’empêche pas de suivre les mêmes rythmes que ses soldats. Ni de les soutenir lorsqu’ils font l’objet de critiques. « Il est difficile d’être an alerte 24h/24. Humainement, ce n’est pas possible. Mais chaque militaire est formé pour neutraliser quelqu’un très rapidement. C’est dans son ADN »…