Attentats du 13-Novembre: «Au bout d’un mois et demi, j’ai craqué»... Le douloureux retour au travail des victimes d'attentat

RECONSTRUCTION Deux ans après les attaques terroristes à Paris, beaucoup de victimes ont vu leur vie professionnelle basculer…

Delphine Bancaud

— 

Illustration souffrance au travail
Illustration souffrance au travail — Pixabay/Shivmirthyu
  • Pour les victimes qui ont pu reprendre le travail, le redémarrage a été difficile.
  • Ils ont été confrontés à des problèmes de concentration et à l’incompréhension de certains de leurs collègues.
  • Le gouvernement cherche désormais à améliorer leur retour à l’emploi.

Deux ans après les attentats du 13-Novembre, la vie professionnelle de nombreuses victimes n’a pas repris son cours. «Certains sont encore en arrêt maladie, parce qu’ils sont dans l’incapacité physique ou psychologique d’occuper le même poste qu’avant », explique Nadine Ribet-Reinhart, l’une des porte-parole de l’association 13onze15 Fraternité et vérité (et mère de Valentin, décédé au Bataclan).

« Par ailleurs, beaucoup de personnes ont quitté leur emploi, ont demandé une mutation ou ont entamé une reconversion », constate aussi Philippe Duperron, président de l’association 13onze15 Fraternité et vérité (et père de Thomas, décédé au Bataclan).

Un retour parfois trop précipité au boulot

Certaines victimes, qui n’ont pas été blessées physiquement, mais ont été traumatisées par ces attaques terroristes, ont décidé de retravailler très rapidement après. C’est le cas de Marc**, qui était au Bataclan, le 13-Novembre : « J’ai retravaillé une semaine après l’attentat, car je voulais me reconfronter très vite à la réalité et essayer de faire abstraction de ce qui s’était passé. Chez moi, je regardais en boucle les chaînes d’actualité, je voulais sortir de cela », confie-t-il à 20 Minutes.

Idem pour Mélanie **, qui a retrouvé son poste d’administratrice de base de données une semaine après avoir vécu le drame du Bataclan : « j’étais dans le déni complet de ce que j’avais traversé et je voulais reprendre le cours de ma vie comme avant », lance-t-elle. Benjamin Vial, qui était lui aussi dans la salle de concert ce soir funeste, raconte aussi dans son ouvrage Fragments post-traumatiques ce qui l’a poussé à revenir au boulot trois jours après l’attentat : « J’ai besoin de sentir que le quotidien est encore là, de voir les mêmes visages que je vois tous les jours ».

La perte de sens du travail

Mais leur volonté de reprendre une vie professionnelle normale s’est heurtée à des difficultés inattendues. Comme celle de devoir reprendre les transports en commun pour aller au boulot, par exemple. « Je devais prendre le métro à l’heure de pointe pendant 45 minutes, cela me mettait dans un état de stress énorme qui me faisait très mal démarrer ma journée au bureau », se souvient ainsi Marc.

Pas évident non plus de redonner du sens à son travail lorsque l’on a cru mourir. Et de retrouver ses réflexes professionnels. « J’ai été sujet à des problèmes de concentration et de productivité dus au choc post-traumatique que j’ai subi. En réunion, mon cerveau n’était jamais totalement connecté à ce que je faisais », explique Marc. « Les premiers mois, j’avais des problèmes de concentration et de mémoire. Car le cerveau des victimes d’attentat est en hypervigilance. On scrute les mouvements des autres, le moindre bruit. Je n’étais pas efficace et je n’étais plus capable de diriger un service », reconnaît Mélanie.

Les difficultés relationnelles avec les collègues

Autre difficulté : se confronter au regard des collègues et des supérieurs hiérarchiques. Les premiers jours, les victimes du 13-Novembre disent généralement avoir été bien accueillies par leur entourage professionnel. « Mais cela n’a duré qu’un temps. Car la sphère professionnelle passe très vite à autre chose, alors que nous pas », raconte Marc. Un sentiment éprouvé aussi par Mélanie : « La temporalité des victimes n’est pas la même que celle du reste de la société. On souffre encore du stress post-traumatique longtemps après l’attentat alors que les autres nous croient guéris. Si on n’a pas de cicatrice visible, les autres minimisent votre souffrance. Pourtant, plusieurs mois après, j’ai développé des hallucinations auditives, je souffrais d’insomnies… Cela a créé des incompréhensions avec mes collègues qui attendaient de moi que je sois redevenue totalement opérationnelle », confie-t-elle.

Dans son livre Fragments post-traumatiques, Benjamin Vial témoigne aussi de la distance qui s’est peu à peu installée entre lui et ses collègues : « Les rapports plus classiques apparaissent. Certains ne prennent plus de gants pour me parler et des désaccords minimes deviennent pour moi des agressions aux proportions extraordinaires », relate-t-il. Et certaines victimes payent aussi le fait d’avoir repris le travail trop vite après la tragédie. « Ils sont rattrapés par ce qu’ils ont vécu au fur et à mesure. Certains développent des réactions traumatiques qui rendent le travail très difficile à accomplir », explique Nadine Ribet-Reinhart.

Une situation vécue par Mélanie : «Au bout d’un mois et demi, j’ai craqué. J’ai reçu un mail professionnel qui m’a mise dans un état de stress extrême. J’étais en pleurs et complètement perdue », confie-t-elle. A la suite de cet épisode, Mélanie a été arrêtée quelque temps, avant de reprendre le travail en horaires aménagés. Benjamin Vial a lui aussi subi le contrecoup du drame qu’il a vécu. Il a été arrêté avant une reprise en mi-temps thérapeutique. De son côté, Marc a fini par conclure avec son employeur une rupture conventionnelle et s’est installé en tant qu’auto-entrepreneur.

Le gouvernement veut améliorer l’accompagnement des victimes

Des difficultés professionnelles que tente de résoudre la déléguée interministérielle à l’aide aux victimes, Élisabeth Pelsez. « J’ai bien conscience que pour les victimes d’attentat, recommencer à travailler c’est entrer dans un parcours de résilience et retrouver leur place dans la nation», indique-t-elle à 20 Minutes. « Je vais bientôt signer une convention avec Pôle emploi pour faciliter le retour à l’emploi des victimes du terrorisme », poursuit-elle. Grâce à ce texte, les conseillers seront formés à la manière de mieux communiquer avec les victimes du terrorisme pour tenir compte de la tragédie qu’elles ont vécu. Ils seront aussi mieux informés des dispositifs existants pour aider à leur formation, leur reconversion… « Les victimes directes du terrorisme sont par exemple, reconnues comme victimes civiles de guerre. Et à ce titre, elles peuvent bénéficier de l’obligation d’emploi des travailleurs handicapés », explique Elisabeth Pelsez, qui rencontre régulièrement les associations de victimes du terrorisme sur ce dossier.

Selon Mélanie, il est également urgent d’agir auprès des entreprises : « Pour que le retour au travail des victimes d’attentat se passe bien, il faut que l’entourage professionnel soit bienveillant. Or, les managers ne sont pas formés à cela. Il faut que les médecins du travail puissent les sensibiliser à notre accompagnement », insiste-t-elle. Marc approuve : «Car pour toutes les victimes du terrorisme, réussir à faire quelque chose de productif, c’est tellement important après avoir vécu une expérience si destructrice ».

 

*Benjamin Vial, Fragments post-traumatiques, Michalon, 17 euros.

** Le prénom de la personne a été changé.