«Je tenez a mescusez»: Jul est-il une victime de plus de la discrimination par l'orthographe?

INTERVIEW Christophe Benzitoun, maître de conférences en Sciences du langage à l’université de Lorraine, répond aux questions de «20 Minutes»…

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Illustration dictée
Illustration dictée — J. Urbach
  • Les moqueries à l’égard de Jul sont symptomatiques de l’association que l’on a coutume de faire entre l’image que renvoient les gens et leurs productions écrites.
  • L’orthographe est un critère de sélection, rôle qui s’est accru encore avec Internet.
  • Le premier rôle de l’orthographe est pourtant de transcrire, c’est-à-dire de passer de l’oral à l’écrit. Idéalement le plus simplement possible.

Qui ne s’est pas moqué de Jul ces derniers jours ? Depuis son fameux « Je tenez a mescusez », un petit mot à « sa team » posté mardi sur les réseaux sociaux au lendemain de sa garde à vue, le rappeur marseillais a été tourné  en dérision pour sa maîtrise approximative du français. Il faut dire que Jul a fait fort, en alignant une dizaine de fautes en deux phrases.

Mais est-ce mal de se moquer de Jul ? Quel rôle assigne-t-on à l’orthographe aujourd’hui ? On en a discuté avec Christophe Benzitoun, maître de conférences en sciences du langage à l’université de Lorraine.

Que montrent les moqueries qui fusent sur les réseaux sociaux sur l’orthographe du rappeur marseillais ?

C’est symptomatique de l’association que l’on a coutume de faire entre l’image que renvoient les gens et leurs productions écrites. Dans le cas précis du texte publié par Jul, on peut se demander si le rappeur marseillais n’en fait pas une technique de communication. En publiant un texte avec des fautes grossières, il sait qu’il provoquera des réactions négatives. Non seulement on parle de lui, mais Jul peut faire aussi de ces moqueries une revendication identitaire. Ce chanteur plaît sans doute majoritairement à un public jeune, une classe d’âge qui a priori a plus de souci que les autres avec l’orthographe.

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Quelle importance accorde-t-on aujourd’hui à l’orthographe ?

L’orthographe est aujourd’hui un outil de sélection à l’école, dans le cadre d’examens, de concours, lors de recrutements professionnels voire de rencontres amoureuses. Une sociologue [Marie Bergström] s’est penchée sur la formation des couples sur les sites de rencontres et montre que la maîtrise de l’orthographe apparaît comme une condition sine qua non pour les personnes issues des catégories socioprofessionnelles les plus élevées. Mais cela fait longtemps que l’on donne à l’orthographe ce pouvoir discriminant. Avant même le début du XXe siècle. Sans doute qu’aujourd’hui, avec l’arrivée d’Internet, les lacunes en orthographe sont plus visibles. Nous sommes aujourd’hui amenés à écrire bien plus qu’avant et nos écrits, lorsqu’ils sont publiés sur les réseaux sociaux, sont bien plus vus qu’avant. Il y a trente ans, jamais un texte de Jul n’aurait eu cette caisse de résonance.

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Mais est-ce le rôle premier de l’orthographe ?

L’orthographe permet de transcrire, c’est-à-dire de passer de l’oral à l’écrit. Voilà son rôle premier. Mais il y a ensuite deux écoles, deux manières de concevoir les choses. Soit l’objectif est de faire en sorte qu’un maximum de personnes puissent savoir lire et écrire, auquel cas on trouve un système d’écriture qui soit le plus proche de la langue orale. C’est le cas de l’italien, l’espagnol, le coréen, oule finnois. Soit on fait comme en France ou en Angleterre, où l’on a un système orthographique hérité de règles instaurées au cours de l’histoire et dont découle une écriture qui est éloignée de ce que l’on entend à l’oral. Et, du coup, complexe à maîtriser. Un des problèmes majeurs du français est d’avoir un alphabet de 26 lettres pour transcrire 36 sons. On a donc ajouté des caractères. Des accents, la cédille, les lettres doubles qui ne forment qu’un seul son [ch par exemple]. Les règles se sont cumulées au cours des époques et jamais on n'a essayé de remettre tout cela à plat, d’évaluer la difficulté d’apprentissage du français.

Maîtriser l’orthographe renseigne-t-il sur le niveau social de l’individu ?

Plusieurs études ont montré qu’il y avait une corrélation claire entre le niveau d’orthographe et la profession des parents. Le rapport à l’écrit n’est pas le même suivant les familles. Il peut être assez distant dans les milieux culturels dits défavorisés. On ne va pas lire beaucoup d’histoires aux enfants par exemple. Mais il ne s’agit que de moyennes. Globalement, il y a plus de personnes qui ont des difficultés en orthographe au sein des milieux défavorisés que favorisés. Mais ça ne veut pas dire que parce qu’on vient d’un milieu populaire, on ne s’en sortira jamais.

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Faut-il une réforme d’ampleur de l’orthographe ?

La dernière étude du ministère de l’éducation sur la question date de 2015 et montre en effet une baisse du niveau d’orthographe des écoliers par rapport aux précédentes évaluations en 2007 et 1987 [Pour une dictée équivalente, les élèves de CM2 ont fait en moyenne 17,8 erreurs en 2015, contre 14,3 en 2007 et 10,6 en 1987]. Il faut aller au-delà du constat et s’atteler à la recherche de solutions. Soit, en effet, on remet toute l’orthographe à plat dans l’optique de la rendre plus simple à mémoriser et à maîtriser. Soit, on augmente fortement le nombre d’heures consacrées à l’orthographe à l’école primaire. Entre 1987 et aujourd’hui, il y a par exemple moins d’heures de cours à l’école primaire et une diversification des matières. Moins de temps est ainsi consacré à l’orthographe. Je ne dis pas pour autant aujourd’hui qu’une option est meilleure que l’autre, mais juste qu’il faut sortir du simple constat que le niveau en orthographe baisse et s’atteler à trouver des solutions.