#Balancetonporc: Sur Twitter, la parole des victimes de harcèlement sexuel à moitié libérée par le «name and shame»

INTERNET Sur Twitter, de nombreuses internautes se livrent au «name and shame» et dénoncent le harcèlement sexuel qu’elles ont subi…

Laure Cometti

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Photographie d'illustration.
Photographie d'illustration. — TIM SLOAN / AFP
  • Le «name and shame» consiste à dénoncer et nommer publiquement des auteurs de faits répréhensibles.
  • Sur Twitter, la dénonciation de harceleurs ou de violeurs est rarement accompagnée de noms, car les victimes craignent souvent des représailles.
  • Cette médiatisation de la parole des victimes a toutefois des effets positifs selon plusieurs associations.

Depuis quelques jours, elles sont des milliers, en France, aux Etats-Unis ou ailleurs, célèbres ou anonymes, à dénoncer le harcèlement sexuel ou une agression sexuelle sur les réseaux sociaux. Un phénomène déclenché par les témoignages d’actrices de Hollywood au sujet du producteur américain Harvey Weinstein, et amplifié par l’appel tweeté vendredi par une journaliste française installée à New York. Sandra Muller y invite les internautes à « raconte [r] en donnant le nom et les détails un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot », avec le mot-dièse #BalanceTonPorc.

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Un appel au « name and shame » comme le disent les Anglo-saxons, littéralement « nommer et blâmer », une pratique qui consiste à dénoncer publiquement des responsables d’un acte criminel, délictueux ou antisocial. Appliquée au harcèlement sexuel en milieu professionnel, cette méthode peut-elle s’avérer efficace ?

Des « porcs » souvent anonymes à cause du risque de poursuites en diffamation

En une seule journée, le mot-dièse #BalanceTonPorc est devenu viral. Selon l’entreprise de veille en ligne Visibrain, plus de 61.000 tweets ont été postés entre vendredi et dimanche à 18 heures avec ce hashtag.

Ce lundi, les témoignages continuaient de se multiplier sur la plateforme. Pour autant, une très large majorité des femmes qui partagent leur témoignage ne nomment pas leur « porc ».

« C’est principalement dû à la peur de perdre son travail et la peur d’être accusée de diffamation. C’est un grand classique de la stratégie de l’agresseur de déposer plainte pour diffamation », affirme la juriste Catherine Le Magueresse, ancienne présidente de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AFVT). Une fois attaquée pour diffamation, une femme qui a dénoncé son agresseur présumé se retrouve obligée de prouver sa bonne foi devant un tribunal.

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Le symptôme d’une défaillance de la société

En creux de ces dizaines de milliers de témoignages de femmes, se dessine l’impunité des agresseurs et harceleurs. La majorité des internautes n’ont pas porté plainte pour les actes qu’elles relatent.

« C’est révélateur de tout ce qui dysfonctionne. Cette parole devrait trouver un autre écrin que Twitter », estime Marilyne Baldeck, déléguée générale de l’AVFT. Pour cela, il faudrait selon elle « davantage de moyens pour appliquer la loi sur le harcèlement sexuel de 2012 ». Le succès de #BalanceTonPorc montrerait que les femmes préfèrent témoigner sur les réseaux sociaux plutôt que d’affronter une procédure judiciaire longue, parfois coûteuse, et qui peut aboutir à un non-lieu.

« Il y a une injonction à porter plainte, mais si demain toutes les femmes harcelées le faisaient, on n’aurait pas les moyens d’enregistrer toutes les plaintes », déplore Marilyne Baldeck. Les manques de moyens se font aussi sentir au moment de l’enquête, ce qui ralentit, selon elle, les procédures. Alors qu’il ne faut quelques secondes pour tweeter son témoignage, il faudra souvent « au moins un à deux ans » pour une enquête sur un cas de harcèlement sexuel en milieu professionnel.

Des effets positifs sur la libération de la parole

La multiplication des témoignages tweetés peut avoir tout de même plusieurs effets positifs pour les victimes selon Catherine Le Magueresse. « Les agresseurs parient toujours sur leur impunité, donc le fait que des femmes parlent change la donne ». « Ils doivent se rendre compte que les femmes n’ont plus envie de se taire face à ce genre d’agissements. Peut-être se sentiront-ils moins légitimes à agir de la sorte », abonde la porte-parole d’Osez le féminisme Marion Georgel.

Pour Marilyne Baldeck, les témoignages de victimes, surtout quand elles sont célèbres, sont aussi « un puissant facteur de déculpabilisation pour les victimes. Elles sont rassurées sur le fait qu’elles n’ont pas porté plainte immédiatement en voyant que d’autres femmes, avec un capital social plus important qu’elles, ont subi les mêmes contraintes, n’ont pas osé porter plainte ». Elle souligne aussi que ce mode dénonciation sur Twitter « concerne une sociologie de femmes particulière, quand de nombreuses femmes restent éloignées de ce canal de communication », citant les « cohortes de femmes de ménage » que son association a vu défiler.

« Chaque dénonciation, chaque libération de la parole a cet effet positif de mettre fin à l’impunité et de baisser le seuil de tolérance de notre société vis-à-vis des hommes qui s’arrogent des droits sur le corps des femmes », espère par ailleurs Catherine Le Magueresse.

Une méthode « pas dans la culture française »

Reste que la dénonciation publique, testée par la secrétaire d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa auprès d’entreprises qu’elle souhaitait sensibiliser à la parité, est controversée en France. A l’AFVT, Marilyne Baldeck regrette que les juges n’assortissent que « très rarement » la condamnation d’un employeur pour harcèlement sexuel d’une peine complémentaire d’obligation d’affichage de la sanction, « un name and shame légal, mais on n’a pas vraiment cette culture en France ».

Interrogé ce lundi sur France info, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a affirmé qu’il ne dénoncerait par des harceleurs, avant de faire volte-face quelques heures plus tard. Un signal alors que le gouvernement prépare pour 2018 un projet de loi contre les violences sexistes et sexuelles.