Harcèlement sexuel au travail: «La bonne question, c'est "comment se fait-il que malgré toutes les difficultés, quelques victimes en parlent?"»

INTERVIEW « 20 Minutes » a interrogé Marilyn Baldeck, déléguée générale de l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail…

T.L.G.

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Manifestation le 5 mai 2012 contre la décision du Conseil constitutionnel d'abroger la loi sur le harcèlement sexuel.
Manifestation le 5 mai 2012 contre la décision du Conseil constitutionnel d'abroger la loi sur le harcèlement sexuel. — FRANCOIS GUILLOT / AFP

L’affaire Harvey Weinstein, la polémique Angot/Rousseau… Plusieurs révélations et polémiques ont remis le harcèlement sexuel - et les agressions sexuelles - au travail en lumière au cours des dernières semaines. Pourtant, si des langues se sont déliées récemment parmi les personnalités, le phénomène reste tabou.

En France, le nombre de plaintes et de condamnations est aujourd’hui encore faible alors qu’une femme sur cinq serait confrontée à une situation de harcèlement sexuel au cours de sa vie professionnelle. Alors que France 2 diffuse ce mercredi soir un  documentaire de témoignages, Harcèlement sexuel au travail : L’affaire de tous, 20 Minutes a interrogé Marilyn Baldeck, déléguée générale de l 'Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail.

Quelle est la définition du harcèlement sexuel au travail ?

Première chose à rappeler, les mains aux fesses ou les baisers forcés, ce n’est pas du harcèlement sexuel, mais des agressions sexuelles. La loi définit le harcèlement sexuel de deux manières. La première est lorsqu’il y a des propos ou des comportements répétitifs à connotation sexuelle, qui portent atteinte à la dignité de la victime et créent un environnement intimidant, hostile et offensant. Cette définition vise des comportements à répétition qui ramènent les femmes au statut d’objet sexuel sans qu’il y ait forcément derrière une visée d’acte sexuel. Cela concerne aussi l’affichage de calendriers ou l’envoi de mails à caractère pornographique sur le lieu de travail, l’injonction à mettre des tenues particulières pour satisfaire un chef…

Si c’est un cas unique mais plus grave, ou qu’il y a derrière un chantage à l’emploi, à l’avancement professionnel, des contreparties, il s’agit aussi de harcèlement sexuel. Voilà pour le versant pénal, mais il existe aussi un versant concernant le droit du travail, privé et public. Ici, les juges ont une plus grande latitude, et les victimes obtiennent souvent de meilleurs résultats.

Pourquoi est-ce si difficile d’en parler pour les victimes ?

La bonne question à se poser est « comment se fait-il que malgré toutes les difficultés, quelques victimes arrivent à en parler ? » On l’a vu récemment, quand Sandrine Rousseau a le courage de verbaliser publiquement ce dont elle a été victime, on lui reproche de ne pas être assez précise, de ne pas transmettre assez d’émotions… Quand une victime parle, on lui fait tout un tas de reproches : « Pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ? » La plupart des gens estiment que les victimes sont fautives car elles n’arrivent pas à juguler le comportement des agresseurs.

Il faut aussi comprendre que lorsqu’une femme s’exprime publiquement, elle dérange l’ordre public patriarcal établi. Et ce, quel que soit son statut professionnel, ingénieurs, cadres ou actrices de Hollywood comme dans l’affaire Weinstein. Dans les dossiers que nous traitons, 95 % des femmes qui dénoncent des faits de harcèlement sexuel perdent leur emploi. Le Défenseur des droits avait retenu le chiffre de 40 % lors d’une enquête en 2015, c’est déjà beaucoup trop.

Comment expliquer le silence des collègues ? Qu’il soit difficile de trouver des témoins ?

Les témoins se trouvent dans les mêmes liens d’assujettissement que les victimes. Ils sont sensibles eux aussi, aux menaces qui pèsent sur eux. Il existe également une grande confusion entre ce qui relèverait de la vie privée, et ce qui relève du débat public. Souvent, les témoins estiment que ça ne les regarde pas. On revient à ce mantra féministe des années 1970 : « Le privé est politique. »

Que faut-il faire en cas de harcèlement ?

Si la victime est encore en poste, il est important de collecter un maximum d’éléments (mails, SMS) pour constituer un dossier au plus vite. Nous voyons trop souvent des femmes qui se retrouvent interdites d’accès à l’entreprise. Il faut en parler le plus tôt possible au plus grand nombre de personnes, même à ses proches qui pourront venir témoigner. Les victimes peuvent également en parler au médecin du travail, saisir une association ou un avocat spécialisé.

Elles peuvent aussi enregistrer de manière clandestine des conversations qui permettent de saisir un harcèlement sexuel. Au pénal, c’est une preuve recevable. Il faut battre en brèche cette idée qu’au tribunal, c’est parole contre parole. En droit du travail, la preuve est aménagée, on n’a pas besoin de témoins directs pour obtenir une condamnation mais de faisceau d’indices concordants. Autres acteurs importants : les organisations syndicales et le Défenseur des droits, qui est habilité à mener des enquêtes et faire des rappels à l’ordre.