Histoires de procès: La légende de l'auberge rouge et de ses 53 meurtres

SÉRIE D’ÉTÉ (5/5) « 20 Minutes » exhume les archives de procès devenus mythiques ou tombés dans l’oubli…

Thibaut Chevillard

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L'auberge de Peyrebeille
L'auberge de Peyrebeille — Crédits : WIKIMEDIA COMMONS
  • Durant l’été, 20 Minutes consacre une série d’articles aux procès historiques.
  • Aujourd’hui, le procès des aubergistes de Peyrebeille, soupçonnés d’avoir tué et dépouillé leurs clients.

Tout l’été, 20 Minutes revient sur les grands procès du début du 20e siècle en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Aujourd’hui, l’affaire de l’auberge rouge, dont les propriétaires auraient, selon la légende, assassiné une cinquantaine de personnes…
 

Il est presque midi, ce 2 octobre 1833. Une journée et demi a été nécessaire au convoi pour parcourir la soixantaine de kilomètres séparant la prison de Privas (Ardèche) au hameau de Peyrebeille. Il a fallu traverser la chaîne de l’Escrinet, remonter la vallée de l’Ardèche, passer le col de la Chavade. Pour enfin tomber sur cette vieille bâtisse sinistre, située sur un plateau désertique balayé par les vents.

L'auberge de Peyrebeille
L'auberge de Peyrebeille - Crédits : WIKIMEDIA COMMONS

« Ces individus faisaient métier d’assassiner les étrangers »

Condamnés à mort par la cour d’assises, deux hommes et une femme descendent de la charrette escortée par les gendarmes. « Ces individus, tenant une auberge à Peyrebeille, commune de Larrorée, faisaient métier d’assassiner les étrangers, notamment les colporteurs, qui avaient le malheur d’y loger », écrit Le Constitutionnel dans son édition du 15 juillet 1833. Un à un, ils montent sur l’échafaud dressé dans la cour, se couchent, et attendent que le bourreau lâche la corde qui fera tomber le couperet.

Près de 30.000 personnes ont fait le déplacement par cette froide journée d’automne pour voir ce couple, propriétaires d’une petite auberge, et leur domestique, être guillotinés. « En ce temps, les crimes étaient expiés à l’endroit même où ils avaient été commis », explique, dans son édition du 25 octobre 1833, Le Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire. Cette ancienne ferme aurait été, raconte-t-on dans le pays, le théâtre, pendant plus de vingt ans, d’une cinquantaine de meurtres et de nombreux vols, commis par les tenanciers, Pierre et Marie Martin, et leur employé, Jean Rochette.

Le trio aurait fait subir les pires tortures à ses victimes

L’histoire veut qu’ils « assassinaient et détroussaient les voyageurs » qui s’arrêtaient dans l’établissement, situé « sur la route de Viviers au Puy-en-Velay, en pleines Cévennes », écrit Le Petit Journal, le 28 décembre 1942. Le trio aurait fait subir les pires tortures à ses victimes. Selon la légende, le domestique entrait en pleine nuit dans leur chambre « armé d’un trident, les clouait sur leur lit, tandis que la femme Martin leur versait dans la bouche de l’huile bouillante ou du plomb fondu ». Pendant ce temps, « le vieil aubergiste que la rumeur publique avait surnommé Lucifer, leur aplatissait le crâne à coup de maillet ». Les murs des chambres avaient été peints en rouge pour éviter les taches de sang.

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Après avoir été dépouillés, les cadavres étaient brûlés dans un four installé « au-dessus de la vaste cheminée, à droite, en entrant dans la cuisine ». Puis, le domestique, un « ancien lutteur forain », allait disperser les cendres dans la nature. « Parfois c’était des familles entières que l’on massacrait », ajoute le journal. En tout, 53 personnes auraient été trucidées par le trio diabolique. Alors, ce 2 octobre 1833, tandis que le sang des accusés ruisselait au bas de l’échafaud, « le pays tout entier avait la sensation d’être délivré de la terreur panique qui planait sur lui ».

Voilà pour la légende de l’auberge rouge. Celle qui a été racontée au cinéma en 1951 par Claude Autant-Lara puis Gérard Krawczyk en 2007. Celle qui fait encore venir les touristes avides de frisson dans l’établissement. « Il faut lire les minutes du procès. Le reste, ce n’est que de la littérature, des on-dit, des rumeurs », explique à 20 Minutes la psychocriminologue Michèle Agrapart-Delmas. Effectivement, en réalité, seule la mort d’un client a été établie par la justice. Il s’agit de Jean-Antoine Enjolras, un habitant de la Haute-Loire, dont le corps fut retrouvé quatorze jours après sa disparition, sur les bords de l’Allier.

Un sérieux manque de preuve

Un témoin a ensuite affirmé avoir vu les aubergistes et leur domestique transporter sur un cheval le corps d’un homme. Et deux autres ont déclaré avoir assisté de plus ou moins loin au meurtre. Pourtant, rien ne prouve réellement qu’il a été assassiné à l’auberge. Le Petit Journal souligne en particulier la « faiblesse de ces dépositions, qui venaient se heurter, d’ailleurs, aux dénégations formelles des trois accusés ». Mais le quotidien explique que « ce qui perdit les aubergistes de Peyrebeille et donna naissance à tout ce monstrueux roman, c’est qu’ils déclarèrent de prime abord n’avoir point reçu Enjolras, le soir du 12 octobre, et qu’il fut au contraire bien établi qu’il s’était arrêté chez eux ».

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Le quotidien s’appuie sur les travaux menés par Me Joseph Malzieu, un avocat du Puy-en-Velay, qui a « fouillé courageusement le dossier de cette vieille histoire devenue une horrible légende » Ce dernier formule l’hypothèse qu’Enjolras, âgé de 72 ans, a pu succomber « de libations excessives, ou de toute autre cause ». « Craignant les remontrances de la famille, qui aurait pu reprocher à Martin de l’avoir laissé trop boire, de l’avoir mal soigné, l’aubergiste a pris peur. Il a jeté le cadavre dans l’Allier pour faire croire à un accident. » D’ailleurs, il s’étonne que le trio maléfique n’ait pas « employé le fameux four pour faire disparaître le corps » de cet homme qu’ils auraient assassiné.

Mais voilà, à cette époque, écrit Le Petit Journal, « la terreur régnait sur tout ce pays cévenol, infesté de voleurs de grands chemins ». « Les zones rurales étaient particulièrement isolées. Les gendarmes étaient présents presque uniquement pour vérifier que les gens aient bien effectué leur service militaire, mais c’est tout », précise Michèle Agrapart-Delmas. Les techniques d’enquêtes étaient elles aussi encore très rudimentaires. « Il n’y avait ni l’ADN, ni les empreintes digitales, ni les photos anthropométriques, les scènes de crimes n’étaient pas figées », ajoute la spécialiste.

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Ainsi, il était difficile à l’époque d’arrêter les brigands qui semaient la terreur dans ce pays cévenol. Les Martin et Jean Rochette ont sans doute été opportunément « chargés de toutes les disparitions inexpliquées de la région, de toutes les plaintes classées », estime Le Petit Journal. Les vrais coupables, eux, se trouvaient probablement ce 2 octobre 1833 « parmi ceux qui criaient le plus fort et gambillaient le plus lestement ».