Un Parisien aide un Afghan à rédiger une lettre à son fils décédé durant leur exil

TEMOIGNAGE Hussein Houssami a ouvert une cagnotte en ligne au profit de Lukman Khattat, un homme qui a perdu son fils alors qu'ils fuyaient l'Afghanistan... 

Julie Bossart
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La lettre dans laquelle Lukman Khattat, migrant afghan, s'adresse à son fils a été rédigée tard, le 18 juillet.
La lettre dans laquelle Lukman Khattat, migrant afghan, s'adresse à son fils a été rédigée tard, le 18 juillet. — OZ IRIS
  • Trois semaines après l’évacuation de 2.770 migrants du quartier de la Chapelle, les camps de fortune se sont reformés.
  • La plupart des migrants viennent du Soudan, d’Erythrée ou d’Afghanistan.
  • Hussein Houssami, un « anonyme », a rencontré l'un d'entre eux par hasard quai d'Austerlitz. Son histoire l'a tant marqué qu'il a créé une cagnotte en ligne pour lui venir en aide.

Certains lèvent des fonds pour empêcher les sauvetages de migrants en mer, d’autres, à l’inverse, ouvrent des cagnottes pour aider de pauvres hères que le hasard a mis sur leur route. C’est le cas d’Hussein Houssami. Cet ex-gamin du 95 ( Val-d’Oise) se décrit comme un « nobody », un type qui n’œuvre pas dans l’humanitaire, un jeune patron de start-up qui n’arrive pas encore tout à fait à se dégager un salaire. La cause des plus démunis ne lui est toutefois pas étrangère puisqu’il garde toujours dans son coffre de voiture quelques affaires à distribuer, un vêtement chaud d’hiver par-ci, un gadget d’enfant par-là.

Le 18 juillet, il n’imaginait pas que la modeste paire de lunettes glanée dans une chaîne de restauration rapide serait à l’origine d’un atypique élan de solidarité sur les réseaux sociaux.

« La joie sur le visage de cet enfant était indescriptible »

Ce soir-là, alors qu’il emprunte le quai d’Austerlitz (13e) pour rentrer à son domicile du 12e arrondissement parisien, Hussein Houssami est interpellé à un feu rouge par un garçonnet qui lui demande une pièce. N’ayant pas de monnaie, mais attendri par le petit bonhomme qui semble avoir le même âge que son fils, il lui tend la fameuse paire de lunettes. « La joie sur le visage de cet enfant était indescriptible, se souvient-il. Il s’en va la montrer à un homme assis un peu plus loin. Ce dernier me remercie en anglais et me tend alors un morceau de papier griffonné. » Sentant que la conversation sera longue, Hussein Houssami se gare et rejoint l’homme.

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Quelques mots sont échangés, ils partagent une petite bouteille d’eau, enfin, l’inconnu se présente. Il s’appelle Lukman Khattat, est originaire de Moqor, dans la province de Ghazni, en Afghanistan, et lui demande de traduire en français une lettre qu’il veut lui dicter. « Au début, j’ai cru qu’il avait besoin d’un coup de main pour un courrier administratif », lâche Hussein Houssami. Le but et le contenu sont tout autres, poignants.

« Je suis un musulman standard »

Dans sa lettre, Lukman Khattat s’adresse à son fils, Artan. Il lui demande de se souvenir qu’il est un homme, lui aussi, même s’ils « t’appelleront “migrant”, “clandestin”, peut-être même, avec un peu de bonté, “réfugié”. » Il lui explique qu’il n’a « pas demandé aux Russes de se fâcher avec les Américains » ou encore aux « Talibans de cacher Ben Laden ». « Je suis juste un Pachtoune de Moqor (…), un musulman standard », qui aimait son « petit morceau de terrain où il y avait un arbre dans lequel je t’avais accroché une balançoire ». « Jamais je ne m’estimerai assez loin de l’enfer dans lequel nous avons été plongés », poursuit le père de famille qui promet à son fils qu’il emportera partout cette lettre : « C’est le seul cadeau que je peux te faire. »

Sous le pont Charles-de-Gaulle, quai d'Austerlitz, à Paris.
Sous le pont Charles-de-Gaulle, quai d'Austerlitz, à Paris. - LGEAI

Emu, confus, Hussein Houssami comprend alors que l’enfant auquel il a donné le petit jouet n’est pas Artan, mais Hashmat, le neveu de Lukman Khattat, le fils de son frère. Les quatre ont quitté ensemble l’Afghanistan, mais, aujourd’hui, à Paris, ils ne sont plus que deux. « Le frère de Lukman [Khattat] est décédé d’une fièvre en quatre jours alors qu’ils étaient en Macédoine. Quant à son fils, il m’a simplement dit qu’il était mort il y a trois semaines et, j’avoue, je n’ai pas osé le questionner davantage », indique Hussein Houssami.

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Retourné par cette rencontre, le jeune chef d’entreprise poste « un peu sans réfléchir » la lettre sur Facebook. Très vite, likes et partages pleuvent (1025 le 26 juillet), mais aussi demandes pour savoir comment venir en aide à Lukman Khattat et son neveu. Avec « quelques âmes charitables », Hussein Houssami ouvre la cagnotte en ligne « #UneBalançoireSurUnArbre ». L’argent ainsi récolté sera versé sur un compte Nickel que Lukman Khattat pourra utiliser pour vivre un mois dans des conditions dignes le temps de se rapprocher, si ce n’est rallier, avec Hashmat, l’Angleterre, où vit une partie de sa famille éloignée.

« Nous ne sommes pas une association d’aide aux réfugiés. Il en existe de nombreuses qui font de l’excellent travail. Notre but est, justement, d’aider le mieux possible “un dossier” plutôt que de donner très peu à beaucoup de personnes », tranche Hussein Houssami. Quant à ses détracteurs qui lui reprochent de se mettre hors la loi ou encore d’être inconscient en voulant donner de l’argent à un migrant, il rétorque du tac au tac : « Je ne suis pas Cédric Herrou [agriculteur des Alpes-Maritimes qui connaît des démêlés avec la justice pour avoir aidé plus de 250 migrants à passer de l’Italie à la France], nous sommes d’ailleurs en relation avec un avocat. Ensuite, c’est vrai que l’on ne sait pas ce que cet argent va devenir exactement. Mais, au moins, nous aurons tous donné de bon cœur. »

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