Saint-Etienne-du-Rouvray: Le long travail de deuil et de pardon des habitants, un an après l'attentat

REPORTAGE Alors que Saint-Etienne-du-Rouvray célèbre, ce mercredi, le premier anniversaire de l’assassinat du père Hamel, les habitants peinent à faire leur deuil…

Caroline Politi

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Le jour-même de l'attentat, les habitants de Saint-Étienne-du-Rouvray ont déposé des fleurs et des bougies devant l'église où le père Jacques Hamel a trouvé la mort.
Le jour-même de l'attentat, les habitants de Saint-Étienne-du-Rouvray ont déposé des fleurs et des bougies devant l'église où le père Jacques Hamel a trouvé la mort. — Francois Mori/AP/SIPA
  • Le 26 juillet 2016, le père Hamel, 85 ans, était égorgé par deux terroristes, Adel Kermiche et Abdel-Malik Petitjean alors qu’il célébrait une messe
  • Les habitants espèrent que les commémorations permettront de « tourner un page »
  • L’attentat, loin de diviser, a renforcé les solidarités.

De notre envoyée spéciale à Saint-Etienne-du Rouvray (Seine-Maritime),

Il y a des dates qu’on n’oublie pas, des événements qui gravent dans la mémoire la banalité du quotidien. ASaint-Etienne-du-Rouvray, près de Rouen, le 26 juillet est de celles-ci. Tout le monde se souvient de ce qu’il faisait au moment où il a appris l ’assassinat, en pleine messe, du père Jacques Hamel. Roberto était en voiture et a cru « halluciner » lorsqu’il a entendu un journaliste de RTL parler d’un attentat chez lui. Julie a relu « trois fois » l’alerte sur son téléphone portable.

Claudine, fringante septuagénaire aux yeux rieurs, finissait de préparer le repas quand sa voisine a tambouriné à la porte. « Allume la télé, il se passe quelque chose à l’église. » Sans vraiment bien savoir pourquoi, elle s’exécute. Les images défilent en boucle. « J’ai mis plusieurs minutes à réaliser, je comprenais sans vraiment comprendre », résume-t-elle, un an après, en sortant de la messe dominicale. Après le « coup de massue », l’urgence. A la télé, une seconde victime est évoquée, un fidèle présent ce jour-là avec sa femme. Alors, avec son mari, ils ont appelé tous leurs amis de la paroisse. Chez Guy et Jeanine, le téléphone a sonné dans le vide toute la journée. Un temps annoncé mort, le paroissien s’en est finalement sorti. « Il m’épate chaque jour, il est d’une force incroyable. »

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Sur la tombe du père Hamel, des mots, des fleurs et des bougies sont laissés chaque jour par des fidèles.
Sur la tombe du père Hamel, des mots, des fleurs et des bougies sont laissés chaque jour par des fidèles. - Caroline Politi

« On est tout le temps replongés dans ce drame »

Les commémorations organisées ce mercredi un an après l’attentat – unemesse célébrée en présence d’Emmanuel Macron suivie de l’inauguration d’une stèle en mémoire du prêtre – ravivent dans le bourg normand un traumatisme encore à vif. « La population a été extrêmement choquée par ce qu’il s’est passé, assure le maire Joachim Moyse (PCF). Il faut pourtant que la cicatrisation commence pour qu’on puisse aller de l’avant. » Mais difficile d’entamer un travail de deuil quand tout ramène les habitants au drame.

Depuis un an, des fidèles du monde entier affluent, l’église Saint-Etienne est devenue un lieu de pèlerinage. En témoignent les mots laissés en anglais, italien, espagnol et même vietnamien dans le livre d’or, à l’entrée de l’édifice religieux. Sans compter la présence de nombreux journalistes. « C’est triste de se dire que pour beaucoup de gens, Saint-Etienne-du-Rouvray est uniquement associé à cet attentat. Quand je dis d’où je viens, on me répond souvent "ah oui, c’est là que les deux terroristes ont assassiné un prêtre" », confie Jason, 28 ans, en arrivant devant la mosquée pour la prière. Il y a trois ans que cet ancien catholique s’est converti à l’islam.

Le père Auguste Moanda soutient la communauté.
Le père Auguste Moanda soutient la communauté. - Caroline Politi

« Nous devons tourner la page »

Dans la paroisse, le début de semaine a été consacré à l’organisation de la cérémonie d’hommage. Le père Auguste Moanda, qui gère désormais seul la paroisse, espère qu’elle marquera « la fin d’un cycle ». « Nous devons tourner la page », souffle d’une voix douce le prêtre, arrivé du Congo en 2011. S’il n’avait pas été en vacances ce jour-là, c’est lui qui aurait célébré la messe tragique. Le père Jacques Hamel l’avait accueilli à son arrivée en France. « Nous étions très proches, il m’a appris les manières de faire une messe ici, qui sont un peu différentes de chez moi », se remémore-t-il.

De son « ami Jacques », il garde le souvenir d’un « homme simple », « discret » mais « très drôle ». Depuis un an, il épaule les fidèles, « les écoute le plus possible ». Il a constaté des hauts et des bas. Lui-même a décidé de se faire aider par un psychologue. « On n’est jamais préparé à vivre cela », explique-t-il pudiquement.

« On travaillait tous à l’usine, nos enfants étaient dans les mêmes écoles »

Un an après, plane dans cette ville de 30.000 âmes, un profond sentiment d’incompréhension. « Même si on sait que les terroristes peuvent frapper partout, on se dit qu’ils ciblent en priorité les grandes villes », commente Mélina, une paroissienne de 26 ans. « Une claque ». Le mot revient dans la bouche de beaucoup d’habitants. D’autant qu’ici, le vivre-ensemble n’est pas une notion abstraite. Cette cité ouvrière s’est agrandie au fil des vagues d’immigration. Espagnole, portugaise, maghrébine ou africaine.

Les différentes communautés ont appris à cohabiter. « Pas seulement vivre côte-à-côte, mais vraiment les uns avec les autres, précise Mohammed, arrivé du Maroc en 1979. On travaillait tous à l’usine, nos enfants étaient dans les mêmes écoles. La seconde génération a vécu dans cette tradition. » Lorsqu’il a été question d’ouvrir une mosquée, la communauté musulmane a trouvé le soutien de l’Église. Depuis mars 2000, la mosquée Yahia et la paroisse Sainte-Thérèse sont voisines. « On se sentait un peu intouchables, on se disait que les choses allaient bien ici », résume Rahal, un fidèle musulman. Même le quartier autrefois « chaud » de Château-Blanc s’était apaisé dans les années 1990.

Cette tradition de dialogue a permis une gestion exemplaire de l’attentat. Aux dires de tous, ce qui aurait pu séparer a, en réalité, rassemblé. « La mort du père Jacques a renforcé les liens, pas seulement au sein de la communauté catholique, mais dans toute la ville. Nous avons tous été victimes de cet attentat », assure sœur Dominique, en arrangeant les livres de prière avant la messe dominicale. Les témoignages de solidarité ont été légion. De nombreux laïcs et musulmans ont participé à la marche silencieuse et aux obsèques du prêtre célébrées en la cathédrale de Rouen. Les échanges ont été constants. Le mois dernier encore, le père Auguste et les sœurs étaient invités à partager le repas de l’Aïd avec les responsables de la mosquée. La solidarité s’exprime aussi dans des gestes banals en apparence, lourd de sens, en réalité. « Quand on revient des courses, par exemple, il y a souvent des gens qui nous arrêtent pour nous aider à porter les paquets », explique la religieuse.

Un petit autel a été érigé dans l'Eglise Saint-Etienne. Après s'être signé, de nombreux paroissiens adressent quelques mots au défunt prêtre.
Un petit autel a été érigé dans l'Eglise Saint-Etienne. Après s'être signé, de nombreux paroissiens adressent quelques mots au défunt prêtre. - Caroline Politi

« Ce qu’ont fait ces jeunes n’a rien à voir avec l’islam »

Saint-Etienne-du-Rouvray est parvenu à échapper aux pièges des amalgames. Il y a bien eu ça et là quelques gestes et mots déplacés, mais de manière très isolée. « Beaucoup ont compris que ce qu’ont fait ces jeunes n’a rien à voir avec l’islam. C’est l’exact opposé », assure Mohammed Karabila, le président de la mosquée. D’ailleurs, le terroriste originaire de Saint-Etienne-du-Rouvray,Adel Kermiche, n’avait jamais mis les pieds à la mosquée de la ville. Le responsable religieux est convaincu que, si peut-être il l’avait fait, cela aurait pu l’empêcher de passer à l’acte. « Il n’aurait pas été aux mains de l’imam Google ». Il assure ne pas avoir entendu d’autres cas de radicalisation dans la ville.

La famille Kermiche, unanimement décrite comme parfaitement intégrée et dont la réussite sociale était louée, a déménagé dans les environs. Les habitants s’accordent pour dire qu’Adel Kermine et Abdel Malik Petitjean ont été manipulés mais le pardon n’est pas toujours évident. « J’ai du mal à accepter, l’absence est trop grande », confie Guillemine, 53 ans. Le père Hamel a célébré son mariage, baptisé ses enfants. Chaque semaine, elle se rend sur sa tombe, allume une bougie ou dépose quelques fleurs.

« Le pardon est un long chemin », concède le père Auguste Moanda. Lui, est parvenu à l’accorder aux deux terroristes. « Ceux qui ont commis ce crime sont des gamins manipulés. Mais je n’arrive pas encore à pardonner à ceux qui ont profité de leur vulnérabilité. » Cette question sera d’ailleurs au cœur de l’hommage. « Le dimanche précédant sa mort, alors que le père Jacques évoquait l’attentat de Nice, il a prononcé une phrase qui m’a beaucoup marqué, se remémore Wassily, un paroissien de 33 ans : "Il faut pardonner aux fous d’être fous". » Appliquer ses enseignements sera peut-être la meilleure manière de lui rendre hommage.