«Psychic numbing»: «Se représenter 65 millions de personnes en situation extrême, c’est au-delà de l’imaginable»

INTERVIEW La paralysie psychique par les nombres pourrait expliquer en partie le manque d'empathie de l'opinion publique pour des violences commises contre un grand nombre de personnes...

Propos recueillis par Laure Gamaury

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Le jeune Aylan, réfugié syrien, retrouvé mort sur une plage de Turquie, au début du mois de septembre 2015.
Le jeune Aylan, réfugié syrien, retrouvé mort sur une plage de Turquie, au début du mois de septembre 2015. — Nilufer Demir/AP/SIPA

D’après le dernier rapport des Nations unies, 65,3 millions de personnes sont des réfugiés ou des demandeurs d’asile, soit quasiment la totalité de la population française. Ils n’ont jamais été aussi nombreux et pourtant, l'opinion publique ne semble pas s’alarmer de la situation plus que ça. Un psychologue et chercheur américain, Paul Slovic, explique ce phénomène par une notion qu’il appelle le « psychic numbing », soit la paralysie psychique par les nombres, en français.

Pour comprendre d’où vient ce problème, il s’est intéressé au cas d’Aylan Kurdi, cet enfant syrien mort noyé sur une plage turque en septembre 2015 et dont la photo face contre terre a bouleversé le monde entier. Paul Slovic s’est demandé pourquoi cette image avait provoqué bien plus d’émotion que les quelque 300.000 victimes syriennes d’alors.

Muriel Salmona, psychiatre, psychotraumatologue et présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, nous éclaire sur ce phénomène qui touche le cerveau humain.

Comment expliquer cette paralysie psychique par les nombres ?

C’est le même processus que la sidération traumatique après un événement trop atroce. Le cerveau n’arrive plus à penser, c’est la sidération, et ensuite il se déconnecte au lieu de se révolter, c’est la dissociation.

Devant l’horreur de la situation de millions de réfugiés, le quidam fait un blocage et ne ressent rien. Le très, trop, grand nombre dépasse les capacités d’intégration des personnes. Se représenter 65 millions de personnes en situation extrême, c’est au-delà de l’imaginable.

Quand et comment intervient cette paralysie psychique par les nombres ?

L’exemple de la Syrie est parfait. Tant que le conflit n’est pas terminé, c’est très difficile de ressentir de l’empathie. La photo d’Aylan, c’est différent, c’est une personne à laquelle on peut s’identifier, avec une histoire et dans un décor qui n’est pas trop atroce. Le cerveau ne bloque pas. Disons que le fait que ce soit une personne, un enfant en plus, avec un prénom et une histoire véhiculés par les médias, et le contexte dans lequel il est photographié, sont les deux paramètres qui expliquent cette empathie massive. Car la paralysie psychique par les nombres s’accompagne d’un contexte intégrable, c’est-à-dire que l’enfant n’est pas photographié au milieu de décombres et de cadavres mais dans un lieu commun, habituel. C’est ce que je nomme une « image pas trop atroce », qui peut être intégrable par le cerveau humain.

Les images ou les paroles trop trash sont contre-productives. C’est par exemple le cas des photos sur les paquets de cigarettes. Elles dépassent l’intégrable du cerveau humain et n’aident donc pas les fumeurs à arrêter ou les non-fumeurs à le rester. Il ne faut pas que les gens soient dissociés pour réagir.

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Cette paralysie psychique par les nombres n’est donc pas un signe de manque d’empathie ?

La sidération est un phénomène universel, que sa cause soit donc un trop grand nombre ou un traumatisme comme être témoin d’un viol. Le processus de sidération est incontrôlable. Ce n’est pas un manque d’empathie, mais l’empathie est juste déconnectée.

Lors de violences, les agresseurs profitent du processus de sidération. Plus la violence est présente que ce soit dans les images, dans les faits ou dans l’imaginaire, plus les gens se dissocient. Pour les réfugiés, penser qu’autant de gens sont dans une telle situation est beaucoup trop « violent » pour le cerveau humain, c’est totalement inconcevable.