Attentat de Nice: Y a-t-il eu des failles dans le dispositif de sécurité?

TERRORISME Un an après l’attentat qui a fait 86 morts et plus de 400 victimes, des juges d’instruction sont chargés d''enquêter sur d’éventuelles failles de sécurité…

Thibaut Chevillard

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Des policiers sur les lieux de l'attentat de Nice, dans la nuit du 14 au 15 juillet 2016.
Des policiers sur les lieux de l'attentat de Nice, dans la nuit du 14 au 15 juillet 2016. — LIONEL URMAN/SIPA
  • Le 14 juillet 2016, un camion fonçait dans la foule massée sur la Promenade des Anglais, à Nice.
  • 86 personnes ont été tuées, et plus de 400 autres blessées.
  • Deux juges d’instruction enquêtent sur d’éventuelles failles de sécurité.

Un an après, les victimes de l’attentat de Nice et leurs proches se posent toujours les mêmes questions. L’attaque au camion bélier, qui a fait 86 morts en un peu plus de 4 minutes, aurait-elle pu être évitée ? Les policiers étaient-ils en nombre suffisant ce soir-là ? Le risque terroriste avait-il été bien évalué ? Des questions auxquelles deux juges d’instruction du tribunal de Nice ont été chargés, le 5 avril dernier, d’apporter des réponses.

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L’ouverture d’une information judiciaire fait suite à la plainte avec constitution de partie civile déposée par les parents de Yanis, un enfant de quatre ans décédé sur la Promenade des Anglais le 14 juillet 2016. Leur action vise la mairie et l’État, organisateurs de la sécurité le soir de la fête nationale. « La démarche est bonne », estime Emilie Petitjean, présidente de l’association de proches des victimes de l’attentat Promenade des Anges. « On n’a pas eu beaucoup de réponses à nos questions. »

Polémique

Les premières questions sur d’éventuelles failles de sécurité s’étaient posées quelques heures seulement après le drame. Une vive polémique avait opposé la mairie de Nice au ministère de l’Intérieur. Elle concernait notamment le nombre d’agents en faction, l’absence de blocs de béton ou de voitures de police pour barrer les rues adjacentes à la Promenade des Anglais.

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Une vingtaine de plaintes avaient été déposées après le drame par des victimes ou leurs proches, pour mise en danger de la vie d’autrui. Elles visaient là encore la municipalité et l’Etat. En janvier dernier, le parquet de Nice les a classées sans suite, le procureur de la République estimant qu’il ne pouvait retenir « aucun fait de nature à engager une quelconque responsabilité pénale à l’encontre de quiconque ». « Il n’y a eu aucun trou » dans le dispositif de sécurité, avait-il alors assuré.

Un service d’ordre « pas sous dimensionné »

Pour prendre cette décision, le magistrat s’est notamment basé sur le rapport de l’IGPN, rendu en septembre 2016, qui estime que le service d’ordre mis en place « n’était pas sous dimensionné ». Marie-France Moneger-Guyomarc’h, la patronne de la police des polices, concédait quelques jours plus tard, devant les députés, que le dispositif de sécurité « n’était évidemment pas adapté à l’attaque inédite d’une violence inouïe que nous avons connue, que rien ne laissait présager ». Une réponse qui ne satisfait pas l’avocat des parents de Yanis. Me Yassine Bouzrou assure à 20 Minutes que le nombre de policiers présents ce soir-là était trop « faible » pour sécuriser l’événement.

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Le pénaliste s’étonne aussi que les policiers municipaux présents au centre de supervision urbaine de la ville « n’aient pas jugé opportun de signaler ce camion plus que suspect » qui avait été filmé à plusieurs reprises sur la Promenade des Anglais les jours précédant l’attentat. Dans son rapport daté du 21 juillet 2016, dévoilé par Mediapart et que 20 Minutes a pu consulter, la sous-direction antiterroriste de la direction centrale de la police judiciaire signale que le terroriste était passé pas moins de onze fois avec son camion sur la Promenade des Anglais entre le 11 et le 14 juillet 2016.

« Le fait qu’il y ait un camion de 19 tonnes sur la Promenade ne se heurte pas à la loi et on ne voit pas pourquoi le service de vidéo-surveillance aurait dû s’alarmer », avait déclaré le procureur de la République de Nice, Jean-Michel Prêtre, en janvier dernier, avant de classer les plaintes sans suite. La mairie de Nice s’était alors félicitée, dans un communiqué « qu’aucune faute n’ait été commise par les agents de la police municipale ».

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Le magistrat avait également indiqué que le renseignement territorial n’avait pas transmis « aux responsables de la sécurité ici d’indications relatives à un risque particulier de type voiture ou camion bélier ». Me Bouzrou se demande pourquoi l’hypothèse d’un attentat commis avec un camion bélier avait été envisagée pour l’Euro 2016 de football, mais pas pour le 14-Juillet. « Il n’y avait pas de barrage sur la Promenade des Anglais, comme cela a été dit, mais un point de sécurisation tenu par trois policiers, qui n’avaient pas de fusils-mitrailleurs. Même dans l’hypothèse étudiée par les autorités d’une attaque à l’arme lourde, ils n’auraient pas pu faire face », affirme encore le pénaliste.

Frustration

Récemment, les trois magistrats parisiens supervisant l’enquête sur l’attentat de Nice sont descendus sur la Côte d’Azur afin de présenter aux victimes à leurs proches tout ce qui se trouve dans le dossier concernant l’auteur de l’attentat, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel. Une rencontre qui a « frustré « les familles présentes. « La majorité des questions posées étaient relatives aux failles de sécurité », explique Me Bouzrou. « Les juges ne pouvaient que leur répondre qu’ils n’étaient pas saisis de cet aspect-là ».