Histoires de procès: Meg, la «pompe funèbre» de Félix Faure et le crime du 6 bis de l'impasse Ronsin

SERIE D'ETE (1/5) «20 Minutes» exhume les archives de journaux traitants de procès devenus mythiques ou tombés dans l’oubli…

Vincent Vantighem

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Marguerite Steinheil, dite «Meg», lors de son procès.
Marguerite Steinheil, dite «Meg», lors de son procès. — rETRONEWS
  • Durant l'été, 20 Minutes consacre une série d'articles aux procès historiques.
  • Aujourd'hui, le procès de Marguerite Steinheil, accusée d'un double-meurtre en 1908.

Tout l’été, 20 Minutes revient sur les grands procès du début du 20e siècle en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Aujourd’hui, l’affaire du double meurtre de l’impasse Ronsin en juin 1908…

  • Le valet découvre deux morts au 6 bis de l’impasse Ronsin

En prenant son service à 6 heures, le 31 mai 1908, Rémy Couillard, est d’abord surpris de voir les portes des chambres entrebâillées. Dans la première, le valet découvre sa maîtresse, Marguerite Steinheil, nue, « les poings ligotés violemment ramenés en arrière et la chemise rabattue sur le visage ». Mais la quadragénaire respire encore.

A l’inverse de sa mère, « violacée » dans la chambre voisine et de son mari, Adolphe, dont le corps « déjà froid et rigide » est « couché en chien de fusil » sur le palier. L’hôtel particulier du 6 bis de l’impasse Ronsin (Paris, 15e) a été dévalisé. Les deux morts ne peuvent plus parler. Seule Marguerite Steinheil peut témoigner de cette « nuit d’épouvante, de crime et de mystère », comme le titre Le Matin, le 1er juin 1908.

  • Marguerite Steinheil, la « pompe funèbre » est renvoyée aux assises

Cinq mois après les faits, Le Petit Parisien nous apprend que Marguerite Steinheil est vêtue d’une « robe noire fort bien ajustée » et porte un chapeau « agrémenté d’un long voile de deuil » quand elle pénètre dans la cour d’assises de Paris. L’opinion publique lui attribue très vite le sobriquet de « pompe funèbre ». Pas tant pour sa responsabilité présumée dans le crime de l’impasse Ronsin pour lequel elle comparaît, que pour celle dans la mort de Félix Faure, survenue 9 ans plus tôt.

Président de la IIIe République, Félix Faure est entré dans les annales, en 1899, pour avoir succombé dans les bras d’une fille de joie à l’intérieur du salon bleu de l’Elysée. « Une ‘’cocotte’’ comme on disait alors », résume aujourd’hui l’historien Bruno Fuligni*. Cette « cocotte », c’était Marguerite Steinheil. « Meg » pour les intimes.

« A l’instar de Mata Hari ou de Misstinguett, Marguerite Steinheil se livrait à une forme de prostitution de luxe auprès des puissants », poursuit Bruno Fuligni. Son peintre de mari était au courant. Même qu’il récupérait des commandes de portraits grâce aux charmes de son épouse qui comptait notamment à son tableau de chasse le roi du Cambodge ou encore Aristide Briand.

  • Une accusée « ravissante » et une queue pour assister au procès

Les premiers curieux ont pris position devant les grilles du palais de justice vers 2h du matin. Certains ont revendu leur place mais « aucune n’a été cédée pour un prix supérieur à 50 francs, ce qui est déjà beau », indique Le Petit Parisien. Renvoyée aux assises pour le double meurtre de l’impasse Ronsin, Marguerite Steinheil attire les foules. «  Eros [dieu de l’amour] et Thanatos [dieu de la mort] dans une même affaire : tout était réuni pour faire de ce procès un spectacle », décrypte Bruno Fuligni.

D’autant que l’actrice principale est bonne. « Madame Steinheil est lasse et pleure mais elle se défend toujours énergiquement », informe L’Ouest-Eclair, le 5 novembre 1908. Les débats sont vifs. Son ancienne professeure de dessin la décrit comme « menteuse, superficielle et comédienne ». Meg la traite de « mauvaise langue » en retour et commence à séduire les journalistes. « Est-ce sa faute si sa voix est ravissante et si ses gestes sont parfaits de grâce et de séduction ? », interroge ainsi Gil Blas, le 6 novembre 1908.

  • Un « tissu de mensonges » mais un verdict d’acquittement

Le doute doit toujours profiter à l’accusé. Aussi éduquée qu’élégante, Marguerite Steinheil le sait. Elle change de version comme de toilette, embrouille les esprits mais entretient toujours le mystère sur les trois hommes et la femme rousse qui auraient commis, selon elle, le double meurtre de l’impasse Ronsin, dans le seul but de voler 7.000 francs et des bijoux…

« Un tissu de mensonges », dénoncé par le président de la cour d’assises. Mais, après dix jours d’audience, elle est acquittée. « Un tonnerre d’applaudissements éclate, l’auditoire entier est debout », raconte Le Petit Caporal. Exfiltrée en automobile par les gardes, Marguerite Steinheil traverse alors la Manche et refait sa vie auprès d’un lord. C’est en lady qu’elle meurt en 1954 sans que le double meurtre perpétré dans son ancien hôtel particulier n’ait jamais été résolu.

  • L’anecdote en plus : Marguerite ou la muse des sénateurs

Quand Jean-Baptiste Hugues commence, en 1881, à sculpter dans le marbre sa Muse de la source, Marguerite Steinheil a douze ans. Ce n’est donc pas elle qu’il prend pour modèle. Mais l’œuvre n’est installée au Sénat qu’en 1909. En plein procès de l’affaire de l’impasse Ronsin… Grivois, les parlementaires font le parallèle entre la plastique de la statue et la scandaleuse « Meg ». Entre eux, ils donnent à l’œuvre d’art le nom de « Madame Steinheil ».

« La légende prétend que l’orateur qui lui touchait le téton gauche avant de monter à la tribune faisait un bon discours, raconte Bruno Fuligni. A tel point qu’à la fin, il n’y avait plus de patine sur ce téton… » Alain Poher mit fin à la tradition en 1971 quand il envoya La Muse de la source au garage du Sénat. Restaurée, elle est aujourd’hui visible au musée d’Orsay.

* Bruno Fuligni a consacré un chapitre à Marguerite Steinheil dans son ouvrage Dans les archives secrètes de la police : Quatre siècles d’Histoire, de crimes et de faits divers. (Ed. L’Iconoclaste, 662 pages. 2009)