Histoires de procès: Les sœurs Papin, le «crime de classe» des «arracheuses d'yeux»

SÉRIE D’ÉTÉ (2/5) « 20 Minutes » exhume les archives de procès devenus mythiques ou tombés dans l’oubli...

Helene Sergent

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Les deux soeurs Papin, Léa et Christine.
Les deux soeurs Papin, Léa et Christine. — WIKIMEDIA COMMONS
  • Durant l’été, 20 Minutes consacre une série d’articles aux procès historiques.
  • Aujourd’hui, le procès expéditif des sœurs Papin, condamnées pour avoir énucléé la femme et la fille de leur employeur.

Tout l’été, 20 Minutes revient sur les grands procès du début du 20e siècle en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Aujourd’hui, l’affaire des sœurs Papin condamnées pour un double meurtre particulièrement sanglant…

    • « Je leur ai arraché les yeux »

    Cela fait près de sept ans que Christine et Léa Papin travaillent au service de la famille Lancelin comme employées de maison. Le 2 février 1933, une altercation éclate au petit matin entre la maîtresse de maison et Christine, l’aînée des deux sœurs. En cause, la panne d’un fer à repasser électrique. La dispute se tasse, jusqu’au retour de Mme Lancelin et de sa fille Geneviève. Les plombs viennent de sauter, la querelle redémarre entre la bonne et sa patronne.

    « Elle eut l’air de vouloir se jeter sur moi, a dit Christine Papin, alors j’ai pris les devants et j’ai tapé dur. Lorsque je suis remontée avec le marteau, elles étaient encore étendues sur le parquet. Et Christine Papin a ajouté : 'Je leur ai arraché les yeux'. En effet, on a trouvé un œil sur une des marches de l’escalier », relate L’Echo de Paris dès le lendemain du crime. Les deux victimes sont retrouvées mortes, lacérées de coups de couteau et de marteau.

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    Si les détails sont peu évoqués dans la presse au moment des faits, les journaux s’attardent sur cette « boucherie atroce » lors du procès des deux sœurs. « Elle avait frappé si fort que le crâne avait éclaté, et le pichet aussi. On en a retrouvé un morceau dans le cuir chevelu. On a retrouvé aussi une dent (…) Mme Lancelin à terre semblait reprendre ses sens et chercher à se relever. 'Arrache lui les yeux ! dit alors Christine à Léa », peut-on lire dans le compte rendu du Petit Journal publié le 30 septembre 1933.

    • Et si elles étaient folles ?

    « Les sœurs Papin sont une énigme proposée aux jurés », titre au lendemain du verdict du procès, Le Petit JournalUne énigme qui n’a cessé d’inspirer artistes et psychanalystes à l’image de Jacques Lacan. Au moment des faits, les journaux décortiquent méthodiquement le passé et le parcours de Chirstine et Léa, la cadette. « Filles de cultivateurs divorcés, Christine et Léa Papin, dont la sœur aînée est religieuse, ont été elles-mêmes élevées au couvent du Bon Pasteur et Christine pour sa part, quand elle en sortit, fut sur le point de prendre le voile. Entrées en service l’une et l’autre, elles ont eu d’abord pendant trois ans, une dizaine de patrons successifs », écrit Le Matin.

    « Toute leur vie, Christine et Léa Papin ont eu leur patron pour ligne directrice et comme figure idéale. C’était un contrat inconscient, elles devaient être de bonnes employées de maison au service d’un bon patron. Sauf que monsieur Lancelin n’était ni probe ni honnête et était impliqué dans une affaire de détournement de fonds. A ce moment-là, la figure idéale a vacillé. Cela a provoqué la chute et c’est probablement l’objet du passage à l’acte dans un contexte de folie et de psychose », analyse Isabelle Bedouet psychothérapeute et auteur de l’ouvrage Le Crime des sœurs Papin - Les dessous de l’affaire (Ed. Imago). Pourtant, au moment de l’instruction, les experts ne reconnaissent aucune altération du discernement. Les deux sœurs sont renvoyées aux Assises du Mans.

    L’affaire alimentera également longtemps le débat politique. « C’est un fait divers avec une grande dimension sociale, l’exploitant contre l’exploiteur. La notion de domesticité est très forte et on perçoit la dimension symbolique », analyse Christophe Belser, historien et écrivain auteur d’un article sur les sœurs Papin pour le magazine Les grandes affaires criminelles. « Ce sont des bonnes qui ont tué des bourgeoises. Les communistes à l’époque se sont emparés de ce fait divers pour en faire un crime de classe » ajoute Isabelle Bedouet.

    • Un procès « bâclé »

    Sept mois à peine s’écoulent entre la date du crime et l’ouverture du procès devant la cour d’Assises. Il ne durera qu’une seule journée et les délibérations du jury à peine quarante minutes. Fait rarissime pour un double homicide commis par deux accusées. Dans L’Œuvre, un chroniqueur dénoncera le déroulé du procès avec cette formule : « On ne devrait pas rendre la justice dans la fièvre des après-dîners et des digestions difficiles ».

    Dans le compte rendu publié par Le Petit Journal, le journaliste Georges Martin écrit : « Il est clair que l’instruction de ce procès n’a pas été menée par un magistrat exagérément curieux. Le dossier est mince, le nombre des témoins minime. Nous ne saurons rien ou peu de chose de la vie qu’on menait dans cette maison austère et fermée ».

    « Le procès a été bâclé. Il y a eu des mots très durs, dans son réquisitoire, l’avocat général a comparé les sœurs Papin à des chiens enragés », rappelle également Isabelle Bedouet. Un procès conclu à la hâte qui a attiré dans la région un public très important, poussant le maire du Mans à réglementer l’accès au palais de justice.

    • Une peine commuée et 10 ans de prison

    Le verdict est annoncé tard dans la nuit du 30 septembre, aux alentours d’une heure du matin. Christine Papin, l’aînée, est condamnée à mort. Sa sœur cadette, Léa, « discrète », « dans l’ombre », écope d’une peine de dix ans de travaux forcés. Christine échappera finalement à la guillotine, le président de la République Albert Lebrun commua sa peine en travaux forcés. Elle n’ira jamais au bout de sa peine et décédera le 18 mai 1937 dans l’aile psychiatrique d’un asile à Rennes. Léa a purgé l’intégralité de sa peine et retrouvera son autre sœur aînée, Clémence. Elle meurt le 24 juillet 2001.

    • Une source d’inspiration

    L’histoire et le crime des sœurs Papin inspireront particulièrement le cinéma et le théâtre. Jean Genet adaptera l’affaire dans une pièce intitulée Les Bonnes écrite en 1947. Les réalisateurs Claude Chabrol et Jean-Pierre Denis porteront eux aussi ce drame à l’écran dans La Cérémonie puis Les Blessures assassines.