Stages pour les clients de prostituées: «Ça change rien pour moi. Je perds juste une demi-journée… »

REPORTAGE « 20 Minutes » a pu assister à l’un des premiers stages destinés à sensibiliser les clients arrêtés alors qu’ils fréquentaient des prostituées...

Vincent Vantighem

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Une prostituée attend des clients dans le Bois de Boulogne le 2 mars 2012 à Paris
Une prostituée attend des clients dans le Bois de Boulogne le 2 mars 2012 à Paris — THOMAS SAMSON AFP
  • Depuis un an, les clients de prostituées peuvent être verbalisés.
  • La justice peut également décider de leur faire suivre un stage de sensibilisation.
  • Les premiers clients interpellés se montrent peu «réceptifs» à ces stages.

Pour l’occasion, l’un d’entre eux a enfilé un élégant costume cintré. Son voisin a, lui, opté pour le traditionnel survêtement. Ils sont jeune et vieux. Fatigué ou rasé de près. Mais, vendredi 30 juin, tous ont dans le regard cette même honte au moment de pénétrer dans les locaux de l’Association pour le contrôle judiciaire, à Courcouronnes (Essonne). Ces cinq hommes ont été convoqués à une formation pour avoir, quelques semaines plus tôt, été interpellés alors qu’ils fréquentaient des prostituées, en bordure de la forêt de Sénart.

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Comme le prévoit la loi d’avril 2016, ils ont été dispensés de payer une contravention pouvant s’élever jusqu’à 1.500 euros à condition de suivre un « stage de sensibilisation à la lutte contre l’achat d’actes sexuels ». « On n’est pas ici pour vous juger », attaque d’emblée François Roques, le directeur de l’Association, alors que les cinq hommes assis face à lui baissent les yeux.

« Sur les Grands boulevards, ce sont les politiques qui vont aux putes ! »

Non, la formation vise à expliquer. Que 35.000 femmes se prostituent en France aujourd’hui*. Qu’aucune n’a choisi cette voie par « vocation ». Et qu’il est désormais illégal de recourir à leurs services. Infraction, contravention, délégué du procureur… Le stage s’ouvre d’ailleurs par un cours accéléré de droit. Mais les élèves du jour sont dissipés. Et préfèrent pianoter sur leur smartphone, regarder la pluie tomber sur le centre commercial voisin, voire carrément dormir.

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Ce n’est qu’au bout d’une heure que le plus âgé du groupe, 67 ans, brise la glace pour parler « d’injustice ». A sa manière… « Nous, on s’est fait attraper. Mais pourquoi il n’y a pas de contrôle sur les Grands boulevards, à Paris ? Hein ? Pourquoi ? Je vais vous le dire : parce que là-bas, ce sont les politiques qui vont aux putes ! »

Des prostituées dans les rues de Paris.
Des prostituées dans les rues de Paris. - MIGUEL MEDINA / AFP

Panne de voiture et panne sexuelle

Les cinq stagiaires ont, eux, été verbalisés à la lisière d’une forêt, connue pour être un haut lieu de prostitution en Essonne. Ils savent que les « filles » s’enfoncent de plus en plus dans les bois pour éviter les ennuis, connaissent les tarifs par cœur - « 20, 30, 40 euros »- mais sont clairement dans le déni. Quasiment tous

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« Moi, je ne comprends toujours pas ce que je fais ici. C’est une erreur judiciaire », assène, sûr de lui, le premier. Deux chaises plus loin, le dormeur sort de sa léthargie pour expliquer qu’il est, en fait, tombé en panne de voiture à cet endroit-là et qu’une prostituée lui a demandé du feu. « Alors que je ne fume même pas ! » Le plus âgé reprend alors la main pour raconter, par le menu, ses ennuis de santé. « Je ne voulais pas en parler à mon épouse. J’ai cherché une fille pour voir si ça pouvait repartir. Mais je ne voulais pas payer cher… » Il n’y a guère que l’homme au bandana pour expier sa faute, tout en précisant que lui était dans le cadre « d’une vraie relation sentimentale ». Depuis un mois.

En moyenne, 30 passes par jour…

François Roques dégaine alors la télécommande. A l’écran, il fait défiler les chiffres marquants, issus de toutes les études sur le sujet. L’âge moyen d’entrée dans la prostitution ? 14 ans. L’espérance de vie d’une prostituée ? 40 ans. Le nombre de passes, en moyenne, par jour ? 30. « Et jusqu’à 80 dans les ‘’maisons d’abattage’’ ! » L’auditoire relève enfin le nez. « C’est pas possible… », souffle même la victime « d’erreur judiciaire ».

Mais la pause confirme l’ampleur de la tâche. « Je fais ce stage mais ça change rien pour moi, grommelle un participant jusqu’ici taiseux, tout en roulant une cigarette. Je perds une demi-journée de travail. J’aurais préféré payer l’amende. De toute façon, c’est comme les vignettes automobiles : c’est juste pour nous faire payer ! »

Trois heures à Courcouronnes, deux jours à Melun

Peut-être faut-il consacrer plus de temps pour « sensibiliser » les clients ? Laissés « à l’appréciation des procureurs », ces stages qui démarrent à peine diffèrent encore d’un endroit à l’autre. Courcouronnes y consacre trois heures quand Melun (Seine-et-Marne) occupe les esprits pendant deux jours. A Paris, les premiers stages débuteront en septembre. Ils dureront, eux, six heures et feront intervenir « une survivante » de la prostitution.

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Ce matin-là, dans l’Essonne, François Roques s’est, lui, contenté de lire le témoignage d’une femme qui a raccroché après 22 ans de rue. « Mais les clients n’étaient pas très réceptifs, reconnaît-il à la fin du stage. Faut-il faire différemment ? Je ne sais pas. Je pense que nous en avons quand même convaincu un sur les cinq. » Le seul qui n’a pas demandé en partant s’il était désormais « fiché » pour être allé voir une prostituée.

* Estimation couramment donnée par les associations et les autorités qui approche de celle donnée par l’étude ProstCost, en 2015.