Décès de Simone Veil: Retour sur trois jours de débats à l'Assemblée qui ont marqué l'histoire

FEMMES Il y a 43 ans, Simone Veil a porté la loi sur le droit à l'avortement pendant trois jours à l'Assemblée nationale...

Lucie Bras
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Simone Veil au Parlement européen en 1984.
Simone Veil au Parlement européen en 1984. — MARCEL MOCHET / AFP
  • Simone Veil, ministre de la Santé de Valéry Giscard D’Estaing, a porté la loi pour l’IVG
  • A l’époque, de nombreux députés et militants s’y sont opposés, l’insultant publiquement
  • La loi pour le droit à l’avortement a été promulguée le 17 janvier 1975

C’est une date-clé de l’histoire de la société française : en novembre 1974, la loi pour le droit a l’avortement est votée en France. A l’origine de ce texte, Simone Veil, décédée ce vendredi. Dans les années 1970, l’acte est pratiqué, mais illégal et bien souvent tabou : c’est un délit, passible de prison. Chaque année, des milliers de femmes avortent donc seules, parfois au mépris de leur vie.

Depuis plusieurs années, la lutte pour ce droit à l’avortement s’intensifie. En 1971, 343 femmes signent un manifeste connu sour le nom des « 343 salopes » dans Le Nouvel Observateur. Des célébrités et des féministes anonymes paraphent de leur nom cette déclaration : « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. » Simone Veil en fait partie.

En 1974, la ministre de la Santé Simone Veil porte son projet de loi devant l'Assemblée. Retour sur les trois jours de débats parfois houleux entre la ministre et le Parlement.

L’ouverture du débat, face à une Assemblée d’hommes

Le 26 novembre 1974, c’est l’ouverture de ce débat très attendu. Simone Veil monte à la tribune de l’Assemblée nationale, face à 490 députés, dont 8 femmes. Dans les tribunes réservées au public, les Français sont venus nombreux. A l’extérieur, des militants de l’association Laissez-les vivre égrènent silencieusement leur chapelet devant le Palais-Bourbon.

Manifestants pro-vie devant l'Assemblée nationale pendant le vote de la loi.
Manifestants pro-vie devant l'Assemblée nationale pendant le vote de la loi. - AURORE/SIPA

C’est une image qui est restée dans les livres d’histoire : la ministre lit sans trembler son discours fleuve pour essayer de convaincre l’Assemblée. Face à elle, Jacques Chirac, Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing, est venu lui apporter son soutien.

« Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme – je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. C’est pourquoi, si le projet qui vous est présenté tient compte de la situation de fait existante, s’il admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour la contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme. »

Les insultes sur les camps de la mort

Le débat qui s'ensuit a déchaîné ses opposants. Simone Veil a reçu des attaques personnelles qui lui ont laissé un sentiment de « nausée », confiera-t-elle plus tard. En plein milieu de l’hémicycle, le député René Feït diffuse les battements du cœur d’un fœtus. Il affirme que si le projet était adopté, « il ferait chaque année deux fois plus de victimes que la bombe d’Hiroshima ». Jean Foyer, ancien garde des Sceaux du général de Gaulle, lance : « Le temps n’est pas loin où nous connaîtrons en France ces avortoirs, ces abattoirs où s’entassent des cadavres de petits hommes. »

Simone Veil lors des débats pour le droit à l'avortement à l'Assemblée nationale.
Simone Veil lors des débats pour le droit à l'avortement à l'Assemblée nationale. - AURORE/SIPA

En 1974, la blessure de la Seconde Guerre mondiale est encore vive. « J’ai reçu des milliers de lettres au contenu souvent abominable, qui émanaient d’une droite catholique et souvent antisémite », racontait Simone Veil. Un matin, la ministre retrouve des croix gammées sur la façade de sa maison. Les députés n’hésitent pas à faire référence aux camps de concentration nazis face à cette ancienne déportée revenue d’Auschwitz. Hector Rolland reproche par exemple « le choix d’un génocide ».

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Jacques Médecin parle de « barbarie organisée et couverte par la loi comme elle le fut par les nazis ». Jean-Marie Daillet (UDF), qui dira plus tard ignorer le passé de déportée de Simone Veil, évoque même le spectre des embryons « jetés au four crématoire ».

Le résultat : Une loi votée pour 5 ans

Enfin, après trois jours et deux nuits de débat, les députés passent au vote. Avec 284 voix « pour », la loi pour le droit à l’avortement est adoptée pour cinq ans dans un premier temps, mais elle sera confirmée en 1979. Des précautions ont été prises pour encadrer la pratique : l’avortement est possible en clinique et à l’hôpital, jusqu’à la dixième semaine de grossesse (douze aujourd’hui), sauf en cas de risque pour la santé de la mère. Le remboursement n’est pas encore prévu par la Sécurité sociale.

Pari gagné pour Simone Veil qui a réussi à convaincre les députés que l’avortement n’allait pas remplacer la contraception, apparue quelques années plus tôt en 1967. Aujourd’hui, de nombreuses associations ont pris le relais de sa lutte pour le droit à l’avortement, souvent remis en cause, même 43 ans plus tard.