Festival «afroféministe» Nyansapo: Pourquoi la non-mixité des débats fait-elle polémique?

PARIS Interdire l’accès au débat à certaines populations n’est pourtant ni nouveau ni exceptionnel...

C.Po.

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La non-mixité au coeur de la polémique sur le festival Nyansapo
La non-mixité au coeur de la polémique sur le festival Nyansapo — DOMINIQUE FAGET / AFP
  • La tenue du festival Nyansapo dont certains débats sont non-mixtes a suscité la polémique.
  • La maire de Paris Anne Hidalgo a d’abord demandé son annulation avant d’affirmer avoir trouvé un accord.
  • La non-mixité n’est pas une nouvelle forme de militantisme.

La polémique ourdissait sur Twitter depuis la fin de la semaine dernière. Vendredi matin, le trésorier du Front national, Wallerand de Saint-Just, fustige la tenue d’un « festival interdit aux Blancs ». En ligne de mire : l’organisation à Paris du Nyansapo,un festival « afroféministe militant à l’échelle européenne », dont la première édition doit se tenir du 28 au 30 juillet. Quatre espaces sont prévus, dont trois sont respectivement accessibles aux femmes noires, aux personnes noires et aux femmes « racisées ». Un dernier espace est accessible à tous.

C’est justement ce principe de « non-mixité » sur une partie du festival qui a engendré la polémique. L’après-midi même, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) déplore sur le même réseau social que « le combat raciste soit devenu l’alibi d’un repli identitaire ». Des arguments repris par la maire de Paris, Anne Hidalgo, qui a réclamé dimanche l’annulation du festival avant finalement d’annoncer qu’une solution avait été trouvée ce lundi : l’espace ouvert à tous se tiendra dans un lieu appartenant à la mairie de Paris, les débats « non mixtes » dans des salles privées. Il s’agit en réalité de ce qui était prévu dès le départ…

Pourquoi un débat non mixte ?

L’incendie est éteint, mais le débat n’est pas nouveau. L’an dernier, le « camp d’été décolonial » à Reims réservé « aux personnes subissant le racisme » avait suscité une polémique équivalente. La « non-mixité » est pourtant une forme de militantisme dont l’apparition ne date pas d’hier. Le mouvement pour les droits civiques aux États-Unis le pratiquait déjà dans les années 1960, tout comme lesféministes françaises des années 1970.

A chaque fois, un même argument : la non-mixité permet à la parole de se libérer. « Ce collectif est non-mixte car nous pensons être les mieux placés pour saisir les armes de notre émancipation. Mwasi n’est ni contre les hommes, ni contre les autres groupes ethno-raciaux. En effet, ils pourront se joindre à nos actions en tant qu’Allié.e.s après concertation des membres du collectif », explique sur son site internet le collectif Mwasi, à l’origine du festival. Les militantes afro-féministes estiment que des associations telles qu’Osez le féminisme ont polarisé le débat autour de questions touchant principalement les femmes blanches, écartant les femmes noires du débat. Elles espèrent ainsi leur redonner la possibilité de s’exprimer.

« Il n’y a aucune hiérarchisation des races dans Mwasi »

« Le mouvement féministe a, lui aussi, été confronté à cette rhétorique critique : quand il organisait des réunions non mixtes, les hommes le taxaient de sexisme à l’envers », notait dans Le Monde, Elsa Dorlin, professeur de philosophie politique et sociale à l’université Paris VII et coordinatrice de Black Feminism : Anthologie du féminisme africain-américain. Aujourd’hui, ce débat sur la non-mixité entre hommes et femmes est (presque) entré dans les mœurs. L’association féministe et LGBT Les Effronté-e-s rappelaient que plusieurs lieux réservés aux femmes sont financés par les pouvoirs publics. La Maison des femmes de Paris ou à Montreuil organise ainsi des groupes de paroles sur les violences faites aux femmes. La mairie de Paris est également partenaire d’un festival lesbien et féministe, réservé aux femmes. Et ces événements ne suscitent pas vraiment de débat.

Aujourd’hui, las d’être taxés d’être les organisateurs d’un « événement anti-blanc », les organisateurs du festival ne souhaitent plus s’exprimer dans la presse. Mais répondent sur leur site internet à ceux qui les taxent de repli communautaire. « Il n’y a aucune hiérarchisation des races dans Mwasi, nous revendiquons uniquement le droit d’avoir un espace entre nous où nous puissions nous sentir en sécurité, et où il nous est possible de mettre notre temps au profit de notre lutte plutôt que de le consacrer à de la pédagogie. »