Elle fugue à 4 ans pour rejoindre son chéri: «Le sentiment amoureux en maternelle peut être intense, mais il est souvent fugace»

INTERVIEW Peut-on réellement tomber amoureux aussi jeune ?….

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Illustration de deux enfants bras dessus dessous pour évoquer les jeunes enfants amoureux.
Illustration de deux enfants bras dessus dessous pour évoquer les jeunes enfants amoureux. — Pixabay

Quand on aime, on ne compte pas. Même à 4 ans. Une petite fille a quitté la maison de ses grands-parents dimanche pour rejoindre son amoureux à Saint-Épain (Indre-et-Loire). Et parcouru à pied trois kilomètres seule à 6h du matin. La fillette a été découverte à un rond-point par une automobiliste et a depuis retrouvé ses grands-parents. Mais cette belle histoire interroge sur les sentiments des tout-petits.

Nombre de parents peuvent se retrouver interdits face à leur bambin à peine sorti des couches qui explique qu’il est très amoureux. Comment réagir ? Sait-il faire la différence entre amitié et amour ? 20 Minutes a posé quelques questions à Stéphane Clerget, pédopsychiatre.

Peut-on vraiment être amoureux à 4 ans ?

Tout à fait. Evidemment, c’est un amour sans désir sexuel, a minima. La construction du désir amoureux n’est pas achevée. L’enfant en maternelle n’est pas amoureux au même titre qu’un adulte qui a une certaine maturité. Mais cela va au-delà du simple attachement. Il existe un désir d’être avec l’autre, un sentiment fort, parfois une dépendance. On apprend à aimer dès la naissance grâce aux relations affectives qu’on vit avec les parents et qu’on observe autour de soi. On se nourrit de ça.

Vers quel âge commence à naître le sentiment amoureux ?

On entend des enfants dès la petite section, à 3 ans donc, dire « je suis amoureux ». C’est aussi à cet âge-là qu’on se sait fille ou garçon, sans forcément savoir toutes les différences… Et on commence à se différencier de ses parents. On devient plus autonome, on a sa propre pensée.

Comment s’exprime ce sentiment amoureux ?

Il y a un sentiment d’attachement, la recherche d’une proximité, un intérêt. Cela prend des formes diverses, et ça évolue. Mais c’est difficile pour l’enfant de mettre des mots sur ce qu’il ressent, parce que c’est inédit. Ce sentiment amoureux dès la maternelle a une importance fondatrice. C’est le premier attachement à quelqu’un qui n’est pas dans son entourage familier. Cela marque une évolution, on se « défusionne » de la famille. Alors que l’enfant a le sentiment de faire couple avec son père, sa mère, parfois un frère ou une sœur. En quoi c’est fondateur ? Cela marque l’idée qu’on peut être en couple avec une personne qui n’a pas grandi avec soi. Et pour accepter de faire couple, il faut avoir conscience de son identité. Et accepter l’idée que « je peux être à deux sans disparaître ».

Est-ce que les jeunes enfants font la différence entre amitié forte et amour ?

Il y a beaucoup d’adultes qui ne font pas cette différence ! Il existe beaucoup de couples de parents sans passion. On ne peut donc pas demander aux enfants de la faire. Pour autant, c’est vrai que certains enfants mettent le mot amour à toutes les sauces. Parfois, c’est la pression parentale qui les pousse à dire qu’ils ont une amoureuse alors que c’est juste une copine, pour faire plaisir aux parents qui posent tout le temps la question. Mais quand ils font cette différence, elle est intéressante. Avec les copains, ils partagent les jeux, une complicité alors qu’avec l’amoureuse, il ne va pas forcément jouer ou parler. On se voit, on dit qu’on est amoureux, qu’on va se marier plus tard. Les enfants n’ont aucune honte à parler d’amour… ce qui deviendra plus compliqué en primaire.

Est-ce que le sentiment amoureux d’un jeune enfant ressemble à celui d’un adulte ?

Un enfant ne peut pas penser sa manière d’aimer. Ni avoir du recul, comparer avec une histoire d’amour précédente, parce que c’est la première fois. On ne sait pas ce qu'il va se passer, tout est de l’ordre de la découverte. C’est comme marcher dans le sable pour la première fois. Certains enfants précoces peuvent découvrir avec l’amour la jalousie, aimer deux personnes en même temps, avoir peur de ne plus être aimé. A 4 ans, les plus intelligents peuvent s’imaginer adultes, parler d’un futur métier. Donc ils peuvent vraiment se projeter dans l’avenir en couple.

Leur sentiment peut être intense, mais en général moins qu’un adolescent ou qu’un adulte. Mais ils ne savent pas quoi faire de ces sentiments. Il ne faut pas minorer le sentiment amoureux des tout-petits, notamment à l’occasion d’une rupture amoureuse. On a eu longtemps tendance à dire que ça n’avait aucune valeur or un enfant peut faire une déprime après une séparation. Mais il ne faut pas non plus l’exagérer. Car à cet âge, on se reconstruit très vite. 

Est-ce qu’il y a parfois un aspect charnel ?

Il peut avoir le désir d’embrasser sur la bouche, une curiosité pour le sexe. Qui vise aussi les parents : certaines mères expliquent que leur enfant observe, veulent toucher leurs seins… C’est variable selon les enfants. En tout cas ils traduisent le sentiment amoureux par des gestes d’affection : se donner la main, se faire des câlins, d’embrasser… En fonction de l’éducation qu’ils ont reçue. La pudeur n’intervient que vers cinq ans. S’il y a de la curiosité sexuelle, il faut intervenir pour expliquer aux enfants que ce sont des jeux qu’on peut faire mais à partir de 15 ans, à condition que les deux personnes soient d’accord et que ça ne soit pas dans la famille. En évitant de dire « tu pourras le faire quand tu seras grand » parce que c’est flou et qu’on leur demande tout le temps de manger, d’être sage « comme un grand ». C’est important de leur dire qu’il faut attendre mais que ça sera possible et de donner un âge. Après les parents choisissent, 15 ans c’est la majorité sexuelle, mais d’autres diront 18 ans.

Quelles sont les attitudes à éviter quand un parent découvre que son enfant est amoureux en maternelle ?

Il faut éviter de mettre d’huile sur le feu. C’est normal, pas obligatoire non plus. Les parents s’excitent trop sur cette question et on est dans l’«adultomorphisme », on plaque les schémas des adultes sur des enfants. S’ils sentent que les parents sont excités, insistent sur l’« amoureux » certains enfants rentrent dans du théâtre. C’est dans l’ordre des choses de s’y intéresser. Mais il ne faut pas aller trop loin dans les questions, dans les opinions, dans les jugements.