Jean-Paul Ney, le journaliste qui diffuse des fiches de police, continuera à le faire

POLICE Une pratique pourtant dénoncée par les policiers que nous avons interrogés...

Thibaut Chevillard

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La police a évacué, lundi soir, la gare du Nord.
La police a évacué, lundi soir, la gare du Nord. — LEWIS JOLY/SIPA
  • Un journaliste a publié sur Twitter des fiches d'individus recherchés
  • Les policiers interrogés par 20 Minutes s'insurgent contre cette pratique
  • Jean-Paul Ney nous affirme qu'il continuera à le faire malgré tout

L’opération antiterroriste a duré près de trois heures. Lundi soir, la gare du Nord a été évacuée par les forces de l’ordre, le temps pour la BRI de fouiller un train en provenance de Valenciennes. La raison ? Une guichetière de la SNCF avait appelé la police car elle pensait avoir vendu des billets de train à un homme qui, selon elle, ressemblait à un terroriste recherché par la DGSI. Elle avait vu une fiche de signalement le concernant ainsi que deux autres hommes, de nationalité belge et afghane, sur les réseaux sociaux.

Ces fiches, diffusées au sein des services de police, n’ont pourtant pas vocation à être publiées sur Internet. Elles servent notamment à organiser discrètement une traque. « C’est un outil important pour nous. Elles permettent aux agents de pouvoir identifier, au cours d’une patrouille, un individu recherché et leur indiquent la conduite à tenir en fonction de la dangerosité de cette personne », explique à 20 Minutes un policier.

Un journaliste les publie sur Twitter

Elles ont été publiées vendredi, sur Twitter, par Jean-Paul Ney, un journaliste suivi par plus de 28.000 personnes, qui, dit-il, travaille sur les questions de terrorisme « depuis 20 ans ». Il affirme à 20 Minutes qu’elles lui ont été communiquées « par des gens dont c’est le métier », qui sont « sur le terrain », et qui lui ont donné le « feu vert » pour qu’elles soient diffusées auprès du grand public. « Ce ne sont pas des guignols ! »

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Certains policiers estiment dangereux de publier ce type de fiches, qui ne sont pas des avis de recherche. « C’est honteux ce qu’il a fait, ça complique forcément le travail des enquêteurs ! S’ils se savent recherchés, ces individus vont se cacher, changer de tête. Ils vont tout faire pour ne pas être reconnus », souligne une source policière.

Jean-Paul Ney estime de son côté qu’une personne traquée aura plus de mal à passer à l’action. Il s’aventure même à dire que si les autorités avaient diffusé plus tôt, en janvier 2015, la photo d’ Amedy Coulibaly, ce dernier ne serait probablement pas passé à l’acte dans l’ Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Ce qu’explique également Me Axel Metzker, qui défend des victimes du terroriste.

« Ca fout tout en l’air ! »

« Il vit au pays des bisounours ! poursuit notre source. Diffuser des infos sur des mecs qui sont potentiellement filochés, ça fout tout en l’air. Ils peuvent vouloir changer de stratégie, avancer leur passage à l’acte, changer de mode opératoire. Cela fait perdre du temps aux enquêteurs pour les mettre hors d’état de nuire. »

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Par ailleurs, depuis qu’il a diffusé ces fiches de signalement, vendredi dernier, les trois hommes recherchés par la DGSI ont été aperçus un peu partout en France. Ce qui oblige les policiers à mener d’importantes opérations de vérification, comme celle menée lundi soir à Paris. « C’est un moindre mal si cela permet d’arrêter des gens, rétorque Jean-Paul Ney. Qu’il y ait des opérations, c’est le boulot des flics. »

« Il fallait que des gens puissent les reconnaître »

Le journaliste, qui se présente comme rédacteur en chef du site leweek.info, n’en est pas à son coup d’essai. Il avait déjà été condamné en octobre 2016 à 3.000 euros d’amende pour avoir divulgué l’identité des frères Kouachi, qui ont attaqué Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, alors que les forces de l’ordre étaient lancées sur leurs traces. Il l’a fait, assure-t-il, parce que les forces de l’ordre « ne savaient pas où ils étaient » et qu’elles paniquaient. Là aussi, se justifie-t-il, ses sources lui ont demandé le faire. « Il fallait que des gens puissent les reconnaître. »

A l’époque, le procureur de Paris, François Molins, avait déploré ces fuites, qui avaient ruiné « tout espoir de surprise » dans la traque des frères Kouachi. « François Molins ne maîtrise absolument pas ses dossiers et la lutte contre le terrorisme », avance-t-il, soulignant qu’il trouvait les propos du magistrat sur lui « honteux ».

Une nouvelle enquête de l’IGPN

Après la nouvelle publication des fiches sur Twitter, le ministère de l’Intérieur a décidé, mardi soir, de saisir le procureur de la République de Paris. Une enquête a été ouverte pour « violation du secret professionnel et recel de ce délit ». Elle a été confiée à l’IGPN, la police des polices. « La diffusion publique d’informations confidentielles nuit gravement aux investigations des services de police et de renseignement, explique le porte-parole de la place Beauvau, Pierre-Henry Brandet. Divulguer ou relayer ce genre d’informations d’une extrême sensibilité est irresponsable, particulièrement dans un contexte de menace terroriste qui n’a jamais été aussi élevée. »

Jean-Paul Ney assure qu’il se présentera « à toute convocation qui sera envoyée officiellement » à son avocat. Il affirme aussi qu’il continuera, malgré tout, à diffuser les signalements des individus recherchés, communiqués par ses sources. Il espère aussi que l’enquête qui a été ouverte « soulèvera un débat national » sur ce sujet. Mais pour un policier, en faisant ça, Jean-Paul Ney « joue avec la sécurité des Français ».