L'éducation bienveillante, véritable avancée ou concept fumeux?

FAMILLE La parentalité positive, très en vogue actuellement, n’a pas converti tous les experts de l’éducation…

Delphine Bancaud

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Un parent avec son enfant
Un parent avec son enfant — maxlkt/pixabay

Des blogs et des forums à profusion, une kyrielle d’ouvrages en librairie, des vidéos de conseils aux parents sur le web, des ateliers, des conférences… L’éducation positive et la parentalité bienveillante suscitent actuellement un véritable intérêt chez les Français. Venu des Etats-Unis, le concept d’éducation positive s’appuie sur les neurosciences et se présente comme une alternative à l’éducation traditionnelle. Dans la lignée de célèbres pédagogues (Montessori, Freinet…), il prône l’écoute des besoins de l’enfant et de ses sentiments, bannit les fessées, les menaces et les ordres, favorise l’autonomie, la coopération…

Des principes dans lesquels nombre de parents se retrouvent. « Notamment parce qu’ils ne veulent pas reproduire l’éducation qu’ils ont reçue et dont ils ne gardent pas forcément un bon souvenir », souligne Charlotte Ducharme, auteur de Cool parents make happy kids*. « Ils sont revenus de l’éducation traditionnelle, qui fonctionne avec des injonctions et des obligations, ce qui peut entraîner une forme de dureté et un manque d’écoute de l’enfant », souligne aussi Arnaud Riou, auteur de Pour une parentalité bienveillante**. Le récent débat sur l’interdiction de la fessée a aussi remis l’éducation bienveillante sur le devant de la scène. « D’autant que plusieurs études ont montré que des attitudes humiliantes répétées à l’égard d’un enfant peuvent altérer son développement, son estime de soi, voire ses résultats scolaires… », ajoute la psychothérapeute Isabelle Fillioza, auteur de J’ai tout essayé***.

« Remplacer les injonctions par de la coopération »

Le regard que la société porte aujourd’hui sur les enfants explique aussi l’essor de la parentalité positive, selon Nicolas Marquis, professeur de sociologie à l’université Saint-Louis de Bruxelles : « On considère de plus en plus l’enfant comme un adulte en devenir. Il est désormais affublé de tout un tas de besoins dont on ne se préoccupait pas trop avant. Si hier on pouvait lui imposer des décisions en scandant "parce que c’est comme ça", aujourd’hui nombre de parents co-construivent son éducation avec lui », constate-t-il.

Et face à un monde anxiogène, les parents ont tendance à se replier sur leur cellule familiale qu’ils veulent harmonieuse. C’est justement l’une des promesses de l’éducation bienveillante. « Le fait de remplacer les injonctions par de la coopération, les cris par un dialogue, les punitions par la réparation de bêtise, contribue à réduire les conflits, à apaiser le quotidien. Il y a moins de jeux de pouvoirs et du coup, l’enfant a un comportement moins transgressif », affirme Isabelle Filliozat.

« Il y a forcément moins de pleurs et de crises à la maison »

Les bénéfices en termes de bien-être de l’enfant sont aussi importants, selon Arnaud Riou : « dès qu’un enfant sent que l’on tient compte de son point de vue et que l’on met l’accent sur ce qu’il fait de bien, il se détend, il écoute et il y a forcément moins de pleurs et de crises à la maison », insiste-t-il. « L’enfant est poussé à exprimer ce qui le touche, ce qui est une bonne chose », ajoute Nicolas Marquis.

Et l’éducation positive peut aussi avoir de bonnes répercussions sur la scolarité de l’enfant, comme le constate Isabelle Filliozat : « Elle permet à l’enfant d’avoir davantage confiance en lui et donc d’apprendre mieux ». D’autant que cette approche éducative vise à développer chez l’enfant l’autodiscipline, ce qui est utile pour bien organiser son travail. Avec leurs camarades aussi, les enfants élevés selon ces principes peuvent en retirer des bénéfices : « ils sont plus tournés vers les autres, respectueux et empathiques. Et ne sont pas dans le rapport de force », observe Charlotte Ducharme, qui applique les préceptes de l’éducation positive avec ses deux enfants.

Le règne de l’enfant roi ?

Reste que l’éducation bienveillante n’a pas que des adeptes. Les parents sont parfois jugés comme trop doux avec leurs enfants, quand on ne leur fait pas un vrai procès en laxisme. « L’éducation ne peut pas se faire sans autorité car l’enfant petit est toujours dans un premier temps, à mille lieues de pouvoirs accepter les règles qu’il vit comme un obstacle à son bon plaisir », déclarait ainsi la psychanalyste Claude Halmos dans Le Figaro. Une critique que balaye Isabelle Filliozat : « Certains confondent liberté et licence. Il ne s’agit pas de laisser l’enfant faire n’importe quoi ! », insiste-t-elle. « Mais il est vrai que parfois les parents ne sont pas assez précis avec leurs propres limites et manquent de cohérence. S’ils répondent oui à un enfant dès que celui-ci insiste un peu, la bienveillance peut se transformer en une forme de mollesse », reconnaît Alain Riou.

Et malgré ses bienfaits, l’éducation positive comporterait aussi certains risques pour les enfants : « elle entretient auprès d’eux l’idée que l’on pourrait évacuer la violence dans les rapports humains. Ce qui peut les déstabiliser lorsqu’ils y seront confrontés », souligne Nicolas Marquis. « Il semblerait que les enfants élevés de cette manière aient davantage de risques d’être harcelés à l’école. Car ils n’ont pas l’habitude de se venger et ne savent pas toujours comment se défendre face à leurs agresseurs », reconnaît aussi Isabelle Filliozat, même si elle estime qu’à long terme, un enfant élevé selon ces principes « sera plus sûr de lui et capable de s’imposer vis-à-vis des autres adultes ». Et selon Nicolas Marquis, si l’éducation positive bénéficie aux enfants, elle le prive aussi d’une série d’avantages : « lorsque l’on a l’impression d’être un peu responsable de sa vie, on n’est plus enfant de la même manière. Cela prive d’une forme d’insouciance », estime-t-il.

La course au parent modèle

Pour certains détracteurs de l’éducation bienveillante, elle serait également coupable d’instaurer le fantasme d’une vie familiale sans colères. « Faire croire aux parents qu’ils pourraient éduquer sans conflit et devraient surtout réussir à faire abstraction d’eux-mêmes, à tout supporter, à n’avoir jamais un mot plus haut que l’autre et à rester zen en toutes circonstances est une absurdité. Une absurdité culpabilisante et dangereuse pour leurs enfants », fustige ainsi Claude Halmos dans Le Figaro.

La parentalité bienveillante érigée comme un idéal pourrait aussi nuire au libre arbitre de certains parents : « la parentalité est de plus en plus considérée comme quelque chose qui s’apprend, avec des méthodes clé en main », analyse Nicolas Marquis. Elle peut aussi entraîner dans une course au parent modèle avec bien des déceptions à la clé. « Quand la négociation avec l’enfant ne fonctionne pas, certains parents culpabilisent et se disent que c’est de leur faute. Alors que l’éducation positive n’est pas une méthode miracle », souligne Nicolas Marquis. « Il faut au contraire, inciter les parents à expérimenter, quitte à se tromper. Et au final à se faire confiance », tranche Arnaud Riou.

*Cool parents make happy kids, Charlotte Ducharme, Marabout, 15,90 euros.

**Pour une parentalité bienveillante, Arnaud Riou, Poche Leduc, 9,90 euros.

**J’ai tout essayé, Isabelle Filliozat, JC Lattès, 18 euros.